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En Suisse aussi, Pegida mise sur la peur de l’islam

Une antenne suisse du mouvement islamophobe Pegida mobilise l’ultra-droite sur les réseaux sociaux

Pegida en Suisse, la percée islamophobe

Malaise Un mouvement anti-islam Pegida s’est créé en Suisse

Il a le soutien de membres de l’UDC, même si le parti n’adhère pas officiellement

Les attentats de Paris polarisent le débat jusqu’en Suisse

Le mouvement anti-islam Pegida Suisse n’était d’abord qu’une page Facebook suivie par quelques centaines d’adeptes. Il espère bientôt se matérialiser en défilé dans la rue. Galvanisés par l’attentat à Charlie Hebdo, une douzaine d’individus issus de cercles chrétiens de droite ont officialisé son existence vendredi, selon la SonntagsZeitung. Le groupe recueillait lundi un peu plus de 3400 adeptes sur le réseau social. Ses membres projettent d’organiser une marche le 16 février, dans un lieu qui reste à déterminer.

Pegida, acronyme pour «Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes» («Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident»), revendique la défense des valeurs judéo-chrétiennes face à la menace de «l’islamisation» de la société. En Allemagne, il rassemble régulièrement plusieurs dizaines de milliers d’individus dans les rues de Dresde depuis décembre. Parmi ses meneurs suisses, dissimulés sous l’anonymat, seul un nom se détache pour l’instant. Celui d’Ignaz Bearth, qui se présente comme le porte-parole du groupe, resté pourtant silencieux face à nos sollicitations répétées. Ancien membre de la formation d’extrême droite PSN (Parti des Suisses nationalistes), ce trentenaire saint-gallois a fondé en 2012 un nouveau parti, le Direktdemokratische Partei Schweiz (DPS), qui se positionne contre l’adhésion à l’UE, contre «l’islamisation» de la Suisse ou pour la liberté d’opinion. En réaction, une page No Pegida s’est formée. Egalement anonymes, ses membres souhaitent «dénoncer le patriotisme doublé de haine et de colère aveugle de ce mouvement». L’opposition s’organise également du côté des jeunes Verts suisses, qui comptent organiser une contre-manifestation le 16 février.

Le mouvement Pegida est par contre salué par certains membres de l’UDC tels que le président du Comité d’Egerkingen Walter Wobmann, à l’origine de l’initiative contre les minarets, ou Oskar Freysinger, également membre du comité. «Je soutiens totalement cette démarche, qui montre une réalité vécue par les citoyens et ignorée par les élites», dit le conseiller d’Etat valaisan.

«Dans le fond, je soutiens ce mouvement», affirme le président des Jeunes UDC Anian Liebrand. La section, pourtant, ne compte pas s’y associer. «Nous nous concentrons sur les outils de la démocratie directe pour atteindre nos buts», ajoute le jeune UDC, qui attend d’en savoir plus sur les membres de Pegida avant d’exprimer un soutien officiel. «Nous sommes dans un pays libre, il est légitime qu’un mouvement s’exprime tant qu’il respecte la démocratie et le cadre légal», souligne quant à lui le vice-président de l’UDC Claude-Alain Voiblet, qui ne compte pas adhérer à Pegida. Kevin Grangier, secrétaire général de l’UDC Vaud, n’a pas non plus l’intention d’en grossir les rangs: «Contrairement à Pegida, qui doit son existence à la lutte contre l’islamisation, notre parti n’a pas l’intention de pointer un doigt accusateur sur l’islam.»

Pegida reprend pourtant les thèmes favoris de l’UDC. Sur sa page Facebook, il se dit en faveur d’une restriction de l’aide aux réfugiés, plaide pour l’application de l’initiative «Contre l’immigration de masse» approuvée le 9 février ou le rejet des juges étrangers. Il veut interdire les «migrants délinquants» en Suisse. Favorable à une interdiction de la burka, il s’oppose à la création de formations destinées aux imams en Suisse. Il dit enfin «s’opposer aux idéologies misogynes et violentes, mais pas aux musulmans qui vivent ici, intégrés». Sur son mur Facebook, le groupe publie pourtant ce message, en réaction à la volonté d’une reconnaissance de l’islam comme religion: «Des exigences, encore des exigences. Retournez à la maison.»

L’attentat de Paris donne un coup d’accélérateur aux mouvements anti-islam issus de la société civile, nés en Allemagne, avant de se propager dans d’autres villes d’Europe, notamment en France. Le mouvement Pegida est-il capable d’attirer des foules en Suisse, sans le soutien de partis établis? «Si des personnes sont prêtes à se mobiliser, il n’y a pas de raison que les manifestations ne prennent pas», estime Stéphane Lathion, cofondateur du GRIS (Groupe de recherche sur l’islam en Suisse). Issu de la société civile, Pegida «exprime un malaise, une peur et un ras-le-bol face à la visibilité de l’islam. Jusqu’ici, personne n’a su répondre à cela.» La Suisse bénéficie d’un niveau de vie et de conditions socio-économiques qui permettent de désamorcer les conflits et d’offrir aux jeunes des perspectives d’avenir, pourtant «les crispations sur l’islam se sont exacerbées depuis 2009», observe le chercheur: «On commence à entendre que le temps de la nuance est terminé, que les démocraties occidentales doivent mener une guerre contre un ennemi qui les menace. C’est du pain bénit pour l’UDC.»

Pour Oscar Mazzoleni, spécialiste des mouvements nationalistes, «la Suisse est également touchée par la polarisation du débat sur l’islam», comme le montre le vote contre la burka au Tessin. Avec un discours prônant la défense de valeurs occidentales et chrétiennes, ajoute le professeur, les mouvements anti-islam gagnent en puissance et parviennent à rassembler bien au-delà de leurs soutiens traditionnels.

«Le climat actuel, exacerbé par les attentats et la violence de la guerre au Moyen-Orient, rend audible la pensée d’extrême droite. Les attentats en France ouvrent une nouvelle fenêtre d’opportunité pour relancer le débat initié en 2009 autour du vote anti-minarets.» Le Comité d’Egerkingen compte d’ailleurs se réunir le 26 janvier pour élaborer le texte d’une nouvelle initiative fédérale contre le port de la burka.

«On commenceà entendre que les démocraties doivent mener une guerre»

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