Diplomatie

La Suisse perd son Monsieur Migration

Ambassadeur extraordinaire en charge de la migration internationale, Eduard Gnesa prend sa retraite. Il ne sera pas nommément remplacé, ce qui surprend et inquiète

Avec le départ à la retraite d’Eduard Gnesa, la Confédération biffe discrètement le poste d’ambassadeur extraordinaire chargé de la collaboration internationale dans le domaine des migrations. Un choix qui étonne étant donné l’importance croissante de cette thématique. Depuis la création de cette fonction, taillée sur mesure pour ce spécialiste de la migration, les dossiers n’ont cessé de s’accumuler: printemps arabe, crise en Syrie, Erythrée, renforcement des liens entre l’aide au développement et la politique migratoire, etc.

Les tâches en découlant seront dorénavant réparties entre le Département fédéral de justice et police (DFJP) et le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Les deux chefs de département concernés, Simonetta Sommaruga et Didier Burkhalter, ont signé une convention en ce sens le 6 avril dernier.

Les parlementaires contactés saluent l’intensification de la collaboration entre les départements. Par contre, ils s’inquiètent de l’absence d’une personnalité à un poste-clé du dispositif. «Monsieur Gnesa a fait un excellent travail. Il a instauré une dynamique positive qui risque de s’interrompre. C’est une véritable perte», estime le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE), qui craint par ailleurs des effets négatifs sur la conclusion d’autres partenariats migratoires.

Ces partenariats permettent l’application d’une approche globale avec les principaux pays de provenance de migrants. L’accord conclu avec la Tunisie est en exemple du genre. Il vise à permettre les renvois vers Tunis de requérants déboutés ou de favoriser les retours volontaires. Parallèlement, Berne accroît son soutien à certains programmes dans une région qui a connu d’importants bouleversements politiques. Eduard Gnesa a été un des artisans de cet accord. Plus récemment, il s’est également impliqué pour établir le dialogue avec les autorités érythréennes.

«Une erreur»

Président du PDC, Gerhard Pfister estime dès lors que le non-remplacement d’Eduard Gnesa est une «erreur». Il compte intervenir à ce sujet lors de la prochaine session parlementaire. «Il y a des rivalités entre les départements et offices concernés par la migration. Avoir une personne d’expérience permet de les aplanir, de coordonner les activités des uns et des autres, d’avoir une vue d’ensemble», professe-t-il. Qui sera l’interlocuteur du monde politique, médiatique et diplomatique? Qui représentera la Suisse sur la scène internationale et établira des liens? Gerhard Pfister craint que le nouveau dispositif fasse surtout perdre du temps et de l’énergie à beaucoup de monde. Carlo Sommaruga est sur la même longueur d’onde: «Les dossiers de Eduard Gnesa seront répartis entre plusieurs personnes qui ont probablement déjà suffisamment de tâches à accomplir pour s’y investir pleinement.»

Le concerné veut croire que la solution trouvée «est la bonne». Au DFJP, Urs von Arb, nommé en septembre dernier délégué aux questions migratoires pour le Moyen-Orient, avec le titre d’ambassadeur, ou encore de Vicenzo Mascioli, vice-directeur du SEM, en charge de la coopération internationale, vont s’impliquer. De son côté, le DFAE indique qu’un diplomate sera prochainement nommé pour porter la casquette d’ambassadeur pour le développement, l’asile et la migration. Il rappelle aussi l’existence, depuis 2011, d’une structure interdépartementale pour la coopération migratoire internationale.

Eduard Gnesa a accompli sa mission dans un contexte très difficile au départ. Il a fait sa carrière au Département de justice et police. Christoph Blocher l’a nommé en 2004 à la tête de ce qui s’appelait encore l’Office fédéral des migrations. Mais en 2009, Eveline Widmer-Schlumpf a voulu faire place nette. Eduard Gnesa a alors été «promu» ambassadeur extraordinaire, un poste créé pour lui au sein du DFAE. «A l’époque, il a été sacrifié pour des raisons politiques, commente Carlo Sommaruga. Mais Eduard Gnesa est devenu incontournable. Sa compétence et sa sensibilité pour les questions migratoires sont incontestables.»

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