Mobilité

«En Suisse, le permis de conduire a perdu son statut de rite de passage à l’âge adulte»

Depuis plus de 20 ans, la part de jeunes avec permis de conduire est en baisse. Les nouveaux chiffres de l'OFS indiquent pour la première fois une stabilisation. Des choix pragmatiques amènent les jeunes à passer leur permis plus tardivement

La voiture, synonyme de liberté et de réussite économique... Cette équation, qui a longtemps résumé le positionnement des jeunes générations face à la voiture, ne semble plus valable de nos jours. Depuis le milieu des années 1990, la part des 18 à 24 ans possédant un permis de conduire a constamment diminué, en Suisse comme ailleurs. Mais le dernier recensement de l'Office fédéral de la statistique (OFS), qui porte sur la période 2010-2015 montre que les chiffres se stabilisent. 

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Critiques du système actuel

Introduit en 2005, le permis probatoire suscite des critiques en raison de la complexité et du coût du système, qui peut décourager les jeunes de passer leur permis. Cette situation insatisfaisante a récemment amené le Conseil fédéral à réagir: le projet de loi qu'il vient de mettre en consultation vise entre autres mesures à abaisser à 17 ans l’âge minimal pour obtenir le permis d’élève conducteur.

Des chercheurs de l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne (UNIL), dans une étude à paraître dans la revue Géo-Regards, concluent que la principale raison du recul des jeunes conducteurs n’est pas un désamour pour la voiture, mais un effet d’âge, qui les amène à faire des choix plus pragmatiques et à passer le permis plus tard. Questions à Patrick Rérat, professeur à l'UNIL et co-auteur de cette étude. 

Lire aussi: Le permis d'élève conducteur s'ouvre aux plus jeunes à un coût réduit

Le Temps: Selon vos recherches, les jeunes ont aujourd’hui un rapport plus fonctionnel et utilitaire à la voiture, qui les pousse à passer le permis plus tard. Comment expliquer cette tendance?

Patrick Rérat: On a pu observer d’importantes modifications quant à la nécessité de disposer d'un permis et à sa signification en tant que rite de passage. Les transports publics ont été développés, y compris le week-end et la nuit. Les jeunes ont davantage tendance à faire des études, ils entrent sur le marché du travail et fondent une famille plus tardivement. Pendant cette période, le permis n’apparaît pas comme indispensable. Passer le permis a également perdu son statut de rite de passage vers l’âge adulte et de symbole de liberté pour devenir un diplôme parmi d'autres.

– Un désamour pour la voiture?

– Pour la majorité, il ne s’agit pas d’un abandon définitif mais d’un report de quelques années. Le développement du territoire a longtemps été pensé en fonction de la voiture et cette dernière demeure nécessaire pour beaucoup. C’est la raison pour laquelle on observe une petite augmentation entre 2010 et 2015, qui s’apparente en réalité davantage à une stabilité.

– Des facteurs socio-économiques ne pèsent-ils pas plus lourd que le rapport à la voiture pour expliquer la tendance?

– Les jeunes qui vivent dans des ménages déclarant un revenu mensuel de moins de 4000 francs sont les plus touchés. Les coûts du permis mais aussi de l’achat et de l’entretien d’une voiture jouent certainement un rôle. L’explication n’est toutefois pas suffisante: une baisse est également observée dans les familles les plus riches.

– Quel rôle a joué l’introduction du permis probatoire en 2005?

– Ces nouvelles règles n’ont pas eu un rôle décisif. La baisse de la proportion des jeunes titulaires d’un permis a été beaucoup plus prononcée entre 2000 et 2005 qu’entre 2005 et 2010. Qui plus est, une légère augmentation a eu lieu entre 2010 et 2015.

– Les nouvelles mesures proposées par le Conseil fédéral, comme l'abaissement à 17 ans du permis d'élève conducteur, ne pourront donc pas inverser cette tendance?

– Il s’agit d’un des objectifs poursuivis en habituant les jeunes plus tôt à la conduite motorisée et en facilitant les démarches. Je ne pense pas que l’on retrouvera le niveau des années 1990. L’autonomie par rapport à la famille passe désormais par les réseaux sociaux, les smartphones ou les voyages. La nécessité d’une voiture survient également plus tard dans le parcours de vie.

– Est-il souhaitable d'inverser la tendance?

– Il faut distinguer entre l'obtention du permis et l'usage de la voiture. Le permis, c’est l’assurance de pouvoir recourir à l’automobile en cas de besoin, comme pour un déménagement ou un nouvel emploi dans certains territoires. Quant à l’usage de la voiture, il s’accompagne d’effets négatifs tels que la congestion, le bruit, la pollution. Répondre à ces enjeux repose avant tout sur la promotion des transports publics et de la mobilité douce et sur une évolution de la voiture qui sera davantage électrique et partagée.

– A long-terme, avec l’avènement de véhicules autonomes, le permis ne devient-il pas désuet?

– Oui, mais il ne faut pas oublier que les premières générations de voitures autonomes ne le seront pas totalement. Le conducteur devra être capable de reprendre le contrôle du véhicule selon les situations.

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