Thomas Greminger est devenu officiellement mardi le nouveau secrétaire général de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), succédant à l'Italien Lamberto Zannier. Ce Thurgovien de 56 ans, actuellement numéro deux de la Direction pour le développement et la coopération (DDC), devient ainsi le diplomate suisse le plus haut placé dans une organisation internationale.

Cette nomination a mis du temps à se concrétiser en raison du fait que l’OSCE a dû repourvoir quatre postes simultanément, dont celui très convoité de représentant pour la liberté des médias, qui revient finalement au Français Harlem Désir. Longtemps, la Russie a déploré l’absence d’un représentant de sa sphère d’influence pour l’un de ces mandats. La situation s’est décantée le 11 juillet lorsque son ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov a déclaré que son pays ne s’opposerait pas aux propositions faites par l’Autriche, qui assume cette année la présidence de l’OSCE.

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La Suisse, dont le statut de pays neutre dénué de tout agenda caché plaît beaucoup à Vienne, récolte ainsi les fruits de sa présidence réussie de l’OSCE en 2014, lorsqu’elle était parvenue à enclencher un processus de désescalade de la violence dans le conflit opposant les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne dans la région du Donbass. Cette année-là, le président de la Confédération Didier Burkhalter s’était beaucoup appuyé sur son chef de mission de l’OSCE à Vienne – Thomas Greminger – pour convaincre les deux parties de créer une mission d’observation sur la ligne de front. 

Thomas Greminger, vous avez été ces dernières années l’un des diplomates suisses les plus influents à l’OSCE, mais aussi à la DDC. Pourtant, le grand public ne vous connaît pas. Qui êtes-vous?

En Suisse, un diplomate qui ne s’occupe pas de politique européenne n’existe pas dans l’opinion publique! Cela dit, je suis un Thurgovien qui a passé toute sa jeunesse à Zurich, où j’ai fait mes études d’histoire, d’économie publique et de sciences politiques, y compris un doctorat en histoire. La politique, nationale comme internationale, m’a toujours passionné. A l’âge de 17 ans, dans le cadre du lycée, j’ai passé une année entière aux Etats-Unis, ce qui m’a permis de découvrir cette société, son histoire et ses clivages. De plus, je suis officier d’Etat-major général, passionné de VTT et père de quatre filles.

Vous entrez dans la diplomatie en 1990, mais vous ne faites que de la coopération au départ. Un début de carrière très atypique!

Durant douze ans, je me suis spécialisé dans les questions de développement, de promotion des droits humains et de bonne gouvernance. Entre 1998 et 2001, j’ai été un précurseur des «ambassades intégrées», un modèle qui se généralise aujourd’hui. Au Mozambique, l’un des pays les plus soutenus par la DDC et le SECO, j’ai coordonné le travail de diplomate et de chef de la coopération. Nous avons beaucoup œuvré pour y renforcer le système de santé national et pour décentraliser le pouvoir de manière à le rapprocher des citoyens.

Vous reprenez le poste de secrétaire général de l’OSCE, une organisation qui avait perdu beaucoup de sa crédibilité jusqu’à la crise ukrainienne en 2014. Qu’est-ce qui vous a motivé à briguer ce poste?

Je crois au grand potentiel de cette organisation. Dans le conflit ukrainien, l’OSCE a pu montrer sa valeur ajoutée pour prévenir une escalade de la violence. Elle a proposé des plateformes de dialogue qui ont conduit aux accords de Minsk I et II. Mais il ne faut pas se voiler la face. Nous devons affronter une crise de sécurité dans l’espace euro-atlantique comme dans l’espace euro-asiatique. Le contrôle de l’armement conventionnel est bloqué, la crise de confiance totale. C’est cette confiance qu’il faut rétablir. Avec ses outils, l’OSCE peut contribuer à la paix et à une sécurité commune.

L’OSCE a besoin de l’accord de ses 57 membres pour agir. Cette obligation de parvenir à un consensus n’est-elle pas une faiblesse?

C’est certainement un défi énorme, mais pas une faiblesse. Pouvoir s’appuyer sur un consensus se révèle être un avantage lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre une décision dans le terrain. Comment aurait-on pu créer la mission de surveillance de l’OSCE en Ukraine sans l’accord de la Russie?

Mais ce conflit est toujours gelé malgré les accords de Minsk et la présence de 700 de vos observateurs. L’OSCE n’est-elle pas impuissante?

Il est vrai que ce conflit fait encore des morts et des blessés tous les jours. Malgré cela, l’OSCE reste une force de stabilisation qu’il ne faut surtout pas sous-estimer. Elle dépend pourtant de la volonté des parties d’avancer. La situation est actuellement bloquée. Les séparatistes exigent des progrès au niveau politique avec une décentralisation du pouvoir dans les régions. De son côté, l’Ukraine réclame d’abord le retrait des troupes russes aux frontières et le respect total du cessez-le-feu.

Quelle est votre feuille de route pour la paix?

Il faut redynamiser le travail du groupe Normandie (France, Allemagne, Russie et Ukraine) et lier ces efforts à ceux du groupe de contact tripartite qui mène le dialogue dans le terrain. Nous devons avancer parallèlement sur ces deux plans.

Ne craignez-vous pas que la situation soit toujours aussi bloquée dans trois ou cinq ans?

C’est un conflit qui coûte très cher sur tous les plans: humanitaire, économique et politique. Il est donc dans l’intérêt de tous de le terminer au plus vite.

Vous êtes un homme de terrain. Le préférez-vous aux salons feutrés des réceptions que doit forcément fréquenter un diplomate?

Les réceptions sont importantes, car c’est là qu’un diplomate y fait passer son message. Mais à la DDC, j’ai toujours préféré commencer une mission dans les villages avant de la terminer par un entretien avec le ministre en charge dans la capitale. Vous gagnez en crédibilité en ayant pris la mesure des problèmes dans le terrain. Nous devons toujours veiller à ce que les ressources dégagées arrivent là où elles sont nécessaires.

A la DDC, vous avez été responsable de toute la «coopération Sud» avec un budget de 730 millions de dollars par an. Quelle image forte gardez-vous de vos nombreux voyages?

La coopération est un travail de longue haleine qui se poursuit sur plusieurs décennies. J’ai visité récemment un programme de sécurité alimentaire au Cambodge dans le cadre d’un projet devant sensibiliser la population aux produits de l’horticulture locale. J’ai été frappé par l’enthousiasme que ce projet a suscité aussi bien chez les paysans qu'au sein de la population. Nous avons pu diversifier les repas en mettant notamment l’accent sur l’importance des légumes dans la nourriture des enfants. Mais nous avons aussi contribué à réformer la politique agricole du pays.

La DDC travaille dans des pays au régime souvent autoritaire. Quelle marge de manœuvre avez-vous?

Il faut éviter de dépeindre une situation tout en noir ou tout en blanc. Il y a toujours une marge de manœuvre pour élargir l’espace destiné à la société civile. Le tableau est nuancé: en Asie centrale par exemple, certains régimes ont effectivement tendance à réduire la liberté d’expression. Mais je constate aussi avec plaisir que certaines sociétés civiles peuvent aujourd’hui s’exprimer davantage comme au Mozambique, où le rapport de force avec le pouvoir central est beaucoup plus équilibré que par le passé.