Quand est-ce que les policiers doivent porter un masque d’hygiène? La question agite les troupes depuis une bonne semaine. De plus en plus sollicitées pour intervenir dans l’espace public et faire appliquer les restrictions imposées à la population, les forces de l’ordre s’inquiètent pour leur propre protection. La doctrine, tirée des directives très strictes imposées par les grands manitous de la santé, a finalement été assouplie pour répondre aux circonstances exceptionnelles du moment et calmer les syndicats. Chaque canton le dit à sa manière, mais le message est en gros le même: le policier peut porter un masque si la situation lui semble risquée, tout en gardant à l’esprit que la pénurie guette.

Mauvaise humeur

Selon les recommandations de l’Office fédéral de la santé publique et la doxa des médecins cantonaux, le port du masque n’est pas nécessaire pour s’adresser au citoyen, ni pour sillonner les rues. Le mieux étant de maintenir une bonne distance et de se laver les mains. Face à un suspect malade ou présentant des symptômes, le policier doit équiper la personne en question d’un masque chirurgical. Si cette dernière refuse, il doit lui-même mettre un masque dit respiratoire (le FFP2 qui se plaque et filtre l’air). Ces lignes directrices, peu adaptées au travail quotidien de l’agent qui agit souvent dans l’urgence et doit aller au contact, ont suscité pas mal de mauvaise humeur.

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Le 20 mars, la Fédération suisse des fonctionnaires de police s’est adressée à la conférence des commandants afin que les professionnels de la sécurité bénéficient des mêmes mesures de protection que ceux de la santé. Le syndicat ne réclame pas une réglementation générale et contraignante, mais la liberté de porter un masque selon une évaluation proportionnée de chaque situation. «Un policier malade n’est d’aucune utilité», dit encore la missive. Celle-ci a atteint son but avec une intensité variable selon les cantons, celui du Jura apparaissant comme le plus permissif en termes de patrouille masquée.

«Sens des responsabilités»

A Genève, où les syndicats ont encore fait monter la tension avec des menaces, la commandante Monica Bonfanti a multiplié les démarches pour rassurer les collaborateurs et obtenir des dérogations de la part du médecin cantonal. Premier résultat le 21 mars: si les principes initiaux déconseillant un port permanent restent valables, le policier doit désormais mettre un masque chirurgical lorsqu’il est de garde à l’hôpital (tout comme les soignants) et il doit se couvrir avec un FFP2 lorsqu’il réanime quelqu’un ou lorsqu’il intervient en appui à un médecin sans pouvoir rester à bonne distance.

Dans un courrier du 23 mars, Monica Bonfanti précise encore que la doctrine d’utilisation du masque chirurgical (qui n’est pas considéré en temps normal comme un équipement d’autoprotection) doit s’adapter à la réalité du moment. Toutes les situations ne pouvant être énumérées, la hiérarchie laisse dès lors à chaque policier une marge d’appréciation et ouvre ainsi la voie à un bon usage plus large. «Je m’en remets à votre sens des responsabilités», conclut la commandante, tout en admettant qu’un «sentiment de protection» peut ponctuellement guider le choix du policier. Contactée, cette dernière précise: «Les craintes légitimes ont été entendues. Je pense que cette directive va clarifier la situation et mettre fin à certains malentendus.»

Variations cantonales

La police genevoise (comme toutes les autres) possède son propre stock de matériel. Selon les estimations, cette réserve couvre environ quarante jours d’un usage raisonnable pour les deux types de masque. Une commande est en cours mais rien ne dit qu’elle aboutira. En attendant, chaque poste et brigade a reçu un lot. Dans le canton de Vaud, l’approche reste plus stricte et la distribution se fait au compte-gouttes. «Depuis la fin de semaine dernière, chaque collaborateur reçoit un ou deux masques à la fois pour une utilisation très spécifique», précise Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police cantonale, qui met en garde contre «le faux sentiment de protection» que cet outil peut entraîner dans le travail courant.

Lors du point presse de mercredi, le docteur Karim Boubaker, médecin cantonal vaudois, ne cachait pas un certain agacement sur cette question: «Hors personnel de santé, le masque n’est recommandé que lors des interventions impliquant un contact physique avec une personne contaminée ou fortement suspectée de l’être.» Les 731 policiers du canton, qui agissent 24 heures sur 24 pour contenir la propagation (122 amendes d’ordre et 35 dénonciations au Ministère public en l’espace d’une semaine), sont donc priés de réserver le masque à «des situations exceptionnelles».

Pour le moment, Vaud dénombre 11% de policiers absents pour cause de maladie, «dont quelques cas de Covid-19», selon les détails fournis par le chef d’état-major, Denis Froidevaux. Sans que l’on sache si l’infection a un lien avec leur activité. A Fribourg, «trois collaborateurs ont été dépistés positifs», précise de son côté Bertrand Ruffieux, au nom de la police cantonale. Le personnel a reçu des masques et doit les utiliser «lorsqu’il est en contact direct avec des personnes dites à risque». En Valais, les forces de l’ordre sont équipées. Leur porte-parole, Stève Léger, ajoute: «Actuellement, les masques ne sont pas portés au quotidien mais exclusivement dans le cadre d’interventions contre des personnes présentant des symptômes ou dans un milieu confiné.»

Des salles trop petites

Les polices ont également dû adapter leurs locaux à la crise sanitaire. «Les petites salles ne sont plus utilisées pour les auditions et un panneau de protection a été installé dans les autres», explique Jean-Christophe Sauterel. Le bâtonnier vaudois, Nicolas Gillard, qui s’était inquiété pour les avocats de la première heure et pour les prévenus, n’est pas encore rassuré: «J’ai des échos selon lesquels la situation est loin d’être idéale.»

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Ces précautions concernent aussi les procureurs qui officient à la permanence des arrestations. «Ils peuvent utiliser un masque de chirurgien lorsque la personne mise à disposition est symptomatique et porte elle-même un masque. On a également fait installer un panneau en plexiglas pour prévenir les éventuels débordements d’un prévenu en colère», indique Olivier Jornot, le patron du Ministère public genevois. Les distances arrivent à être respectées à la permanence mais pas forcément dans les bureaux des procureurs, qui doivent alors tenir les audiences — celles qui sont maintenues — dans une salle plus grande. Partout et chaque jour, les habitudes sont bousculées.