Démocratie en ligne 

«La Suisse politique est électrisée grâce à Internet»

Après avoir bouleversé la communication, les nouvelles technologies transforment la politique elle-même, observe Lukas Golder, politologue à l’institut de recherche Gfs Bern. Entretien

Le Temps: Avec Internet , la mobilisation citoyenne gagne en efficacité. Ne risque-t-elle pas de perdre en crédibilité?

Lukas Golder: La vie politique gagne en rapidité, en émotion. Elle devient moins prévisible, mais  plus vivante et plus proche des citoyens. La recherche sur la démocratie directe l’a montré : les citoyens en savent plus que ce que disent certains pessimistes. En Suisse, où la mobilisation sur un sujet finit presque toujours tôt ou tard par une votation, on consulte en moyenne quatre à cinq médias différents pour se faire une idée. Le pays dispose ainsi de moyens exceptionnels pour mener des discussions thématiques approfondies. Les taux de participation sont à la hausse grâce aux médias sociaux, ce qui me réjouit.

- En Suisse, avec les outils de démocratie participative dans les institutions, les nouvelles technologies sont-elles moins utiles qu’ailleurs?

- La Suisse n’est pas pionnière. Dans tous les pays où les médias sont libres, les nouvelles technologies sont un puissant moyen de mobilisation. C’est typique pour les positions politiques extrêmes, mais cela s’étend toujours plus dans les démocraties représentatives aux cercles modérés. Ces moyens prennent d’autant plus d’importance dans le débat politique que la distance est grande entre gouvernement et administrés. Grâce à la démocratie directe et à ses petites communes, la Suisse est très proche des citoyens. Les instruments classiques comme l’initiative populaire donnent à tout mouvement citoyen une force de frappe maximale, à côté de laquelle même une tempête sur les réseaux sociaux ressemble à un souffle tiède.

- On l’a vu aux élections fédérales 2015, les candidats les plus actifs sur les réseaux sociaux ne sont pas forcément les mieux élus…

- Le climat politique général, les campagnes des partis nationaux et le positionnement précis dans le canton et sur la liste pèsent plus lourdement que la campagne médiatique de tel ou tel candidat individuel. Je n’en conseille pas moins absolument à tout candidat d’avoir un profil online crédible et d'investir son argent dans des campagnes en ligne plutôt que des affiches.

- Les acteurs de la politique suisse sont-ils de bons utilisateurs des nouvelles technologies?

 - La Suisse fédéraliste ne développe que très lentement ce qu’on appelle l’e-gouvernement, alors que ce serait un excellent moyen pour les autorités d’être 24 heures sur 24 au service des citoyens et des entreprises. Il suffit de voir à quel point l’introduction du vote électronique traîne. Il en va autrement pour les citoyens et les partis. Avant les élections fédérales de 2011, quand j’attirais l’attention des partis sur l’importance des médias sociaux, je parlais souvent dans le désert. Maintenant, avec la campagne online de l’UDC pour les fédérales, couronnée de succès, mais aussi la remarquable campagne sur Internet contre l’initiative de mise en œuvre de ce parti, la Suisse politique a été électrisée.

 - Les nouvelles technologies sont-elles en train de bouleverser la politique suisse?

- Absolument, s’agissant de la communication politique. Les formes que prennent les campagnes online sont entièrement nouvelles, avec de nouveaux réseaux, de nouveaux acteurs. L’ «initiative de mise en oeuvre» (immigration de masse) a suscité un niveau de mobilisation comme nous n’en avions plus observé depuis la campagne sur l’Espace économique européen (EEE, 1992). La jeune génération est politisée par un échange mobile et interactif sur les thèmes en jeu. Les campagnes sont personnalisées et développées ainsi plus près des groupes cibles. Dans ce monde, les médias classiques et les affiches font l’effet de fossiles. Le média de masse par excellence, la télévision, perd peu à peu en importance. Car sur le plan médiatique aussi, nous passons d’une société de masse à une société individualisée. Quand la communication se déplace, la politique se déplace aussi, c’est passionnant à observer.


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