La quête sans fin d’un strapontin au G20

Influence Depuis 2010, la Suisse tente d’accéder au club des grandes puissances économiques, au moins en tant qu’invitée

L’objectif reste le plus souvent hors d’atteinte

Valait-il la peine de parcourir 16 000 kilomètres pour cela? En octobre 2013, le conseiller fédéral Didier Burkhalter s’en est allé poser, souriant, sous les palmiers du Vanuatu, entouré de ministres insulaires et de danseurs en pagnes de feuillages tressés.

Mais sous ces apparences exotiques, le voyage poursuivait un but vital, presque obsessionnel: la quête d’une invitation au G20, le club des grandes puissances économiques, devenu le lieu de pouvoir le plus couru de la globalisation.

Car l’escapade du ministre des Affaires étrangères dans le Pacifique visait avant tout à se rapprocher de l’Australie, qui préside le G20 cette année. «Le G20, on y pense tout le temps, confirme un diplomate à Berne. Pourquoi croyez-vous que Burkhalter est allé dans le Pacifique? On a aussi ouvert une ambassade à Oman pour délester celle de Riyad et lui permettre de se concentrer sur l’Arabie saoudite, qui est membre du G20.» Comme l’Australie, la pétromonarchie est un pays qu’il convient de courtiser afin d’obtenir la très convoitée wild card, une invitation accordée une fois l’an à un pays tiers par la présidence du club.

Mais cette année, malgré le périple de Didier Burkhalter dans le Pacifique, l’Australie a préféré inviter l’île-Etat asiatique de Singapour au G20 de Brisbane, en novembre. Pas de quoi décourager Berne, qui travaille déjà sur son prochain objectif, le sommet de 2015, qui se déroulera en Turquie. «On est dessus», confirment des diplomates qui connaissent le dossier. En deux ans, on recense pas moins de six rencontres entre les ministres des Affaires étrangères turcs et suisses, et entre leurs secrétaires d’Etat respectifs.

La Suisse compte aussi sur ses bonnes relations avec la Chine, qui devrait présider le G20 en 2016. Lors de sa visite à Berne et à Zurich, en mai 2013, le premier ministre chinois Li Keqiang a souligné à deux reprises que la Suisse était «une économie parmi les 20 plus puissantes du monde». Les diplomates suisses ont bu ses paroles avec délectation. Car la Suisse appuie sa demande d’être admise au G20 par le fait qu’elle est effectivement la 19e ou 20e plus grosse économie de la planète.

«Le G20, c’est vraiment le moteur de la politique globale sur certains thèmes, commente l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères Franz von Däniken. Il fonctionne par consensus des grandes puissances et une fois qu’il est atteint, il est irrésistible. C’est à cause de cela que la Suisse a remué ciel et terre pour y entrer: afin de prendre de l’influence sur les questions décisives pour elle.»

En 2013, le lobbying helvétique a payé. Invitée par la Russie à Saint-Pétersbourg, Eveline Widmer-Schlumpf a pu participer au volet financier du G20. Mais les autres années, les efforts suisses n’ont guère été récompensés, sinon par l’association à des groupes de travail spécialisés et peu visibles.

Comment expliquer cette mise à l’écart? Selon Franz von Däniken, la position suisse envers le G20 souffre d’une «incohérence innée»: «En 2010, tout en essayant de faire admettre la Suisse au G20, Doris Leuthard a aussi déclaré dans une interview que nous n’entrerions pas dans l’UE, parce que c’est un édifice trop compliqué. Or l’UE est un édifice basé sur le droit, alors que le G20 est fondé sur la puissance. C’est une position incongrue, en porte-à-faux avec notre approche suisse traditionnelle», qui revendique la primauté du droit international sur la puissance brute.

Autre contradiction: tout en demandant à entrer au G20, la Suisse n’a pas cessé de critiquer son «déficit de légitimité». Le groupe n’a «pas d’assise juridique», relevait ainsi Dominique Jordan, chargée du dossier G20 au Secrétariat d’Etat à l’économie, dans un article de 2011.

«On a une approche trop orthodoxe, légaliste, regrette un diplomate qui connaît le dossier mais ne souhaite pas s’exprimer nommément. On veut y entrer, mais on dit que le G20 n’a aucun mandat, aucune représentativité, qu’il s’agit de pays qui s’arrogent des compétences qu’ils n’ont pas. C’est un peu la position du perdant. On a intellectuellement un problème avec ce groupe.»

Si la Suisse n’est pas admise au G20, c’est aussi parce que ses membres ont toujours voulu préserver le caractère restreint, exclusif du club. «L’admission de la Suisse provoquerait un hurlement, les Pays-Bas [18e économie mondiale, ndlr] ou la Suède voudraient aussi y être», relève l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires financières internationales Michael Ambühl. A ses yeux, le fait d’être ou non admis est simplement une «question de puissance», de poids politique. Ce qui explique que l’Afrique du Sud ou l’Argentine, dont les économies sont plus petites que celle de la Suisse, siègent de plein droit au G20.

L’absence helvétique du G20 n’est pas sans conséquences. Car le groupe donne le ton dans de nombreuses organisations où la Suisse a, ou avait, une influence, comme le Fonds monétaire international, le Groupe d’action financière contre le blanchiment (GAFI) ou l’OCDE. Ces organisations se livrent une concurrence acharnée pour obtenir des mandats du G20 en matière de fiscalité, de dette, de politique climatique. Si la Suisse a dû adopter à grande vitesse l’échange automatique d’informations bancaires, c’est parce que le G20 l’a demandé, via son bras armé sur les questions fiscales, l’OCDE.

«Ils se comportent comme s’ils étaient vraiment les maîtres du monde, observe, un rien désabusé, un diplomate helvétique qui connaît ces questions. L’OCDE est captée par le G20. C’est dangereux.»

Même si tout dans le G20 la rebute – la domination des grands, l’arrogance, le manque de fondement légal – la Suisse persévère dans ses efforts pour s’y intégrer. Elle sait ce qu’il en coûte de se retrouver seule, face à une grande puissance qui ne lui veut pas du bien.

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«L’admission de la Suisse provoquerait un hurlement, les Pays-Bas ou la Suède voudraient aussi y être»