Ils étaient 16 000 en 1970 et sont près de 400 000 aujourd’hui, souvent au cœur de polémiques et acteurs de campagnes électorales malgré eux. La majorité des musulmans de Suisse viennent des pays de l’ex-Yougoslavie (42%) et de Turquie (14%). Un tiers possèdent la nationalité suisse (31,4%, contre 12% en 2000). Alors que la plupart des musulmans ne fréquentent pas de lieux de culte, mosquées et salles de prière cristallisent les crispations du débat public autour de l’islam. Elles sont près de 350, avec les associations à but religieux, réparties dans le pays, surtout autour des centres urbains.

Le Temps a sélectionné treize mosquées, fragments de la mosaïque de l’islam helvétique. En Suisse, seules quatre ont des minarets (Genève, Zurich, Winterthour et Wangen bei Olten), sans muezzin. D’autres projets ont dû être interrompus après avoir déclenché l’initiative anti-minarets lancée par le Comité d’Egerkingen, proche de l’UDC, qui s’est soldée par une acceptation populaire (57,5% de oui) le 29 novembre 2009. Selon Far­had Afshar, président de la Coordination des organisations islamiques de Suisse, «près de 90% des salles de prière n’ont pas de fenêtres», car elles sont situées dans des caves, des garages ou des locaux industriels. Plus que des lieux de culte, les mosquées servent souvent de courroies de transmission d’une culture, ou d’espaces de réseautage pour la recherche d’un logement ou d’un travail. «Lorsqu’un jeune au chômage vient nous voir, on active nos contacts au sein de la communauté pour l’aider», raconte un cadre d’une mosquée vaudoise.

Le livre La Suisse des mosquées, publié sous la direction de Christophe Monnot, fait état de 150 imams qui exercent en Suisse, dont 70 seulement engagés à plein temps. Beaucoup de mosquées n’ont tout simplement pas d’imam, faute de ressources financières, et doivent improviser. C’est le cas de celle de Neuchâtel. «On fait un tournus entre les membres de l’association, tous bénévoles», explique Mansour Ben Yahya, fidèle neuchâtelois et président de la Ligue des musulmans de Suisse. D’autres, comme les organisations liées à la Diyanet, organe de l’Etat turc chargé des affaires religieuses, ont des imams désignés pour quatre ans. Mustafa Memeti, qui officie à Berne, fait partie de ceux qui critiquent «cette ingérence d’un Etat étranger» et qui réclament une meilleure formation des guides spirituels, en Suisse.

Aujourd’hui, des organisations souhaitent obtenir une reconnaissance juridique, sorte de «processus de naturalisation» des mosquées. Mais l’initiative de l’UDC pour interdire le voile intégral, l’opposition farouche du même parti au Centre islam et société rattaché à l’Université de Fribourg, ainsi que des comportements problématiques d’imams ou de jeunes attirés par le djihad, stigmatisent toujours plus les musulmans.

Quelques imams ont dû être renvoyés pour avoir prôné un islam trop radical. La Suisse n’a jamais hébergé de mosquée ouvertement salafiste, contrairement à l’Allemagne, souligne Lorenzo Vidino, auteur d’un rapport sur la radicalisation djihadiste en Suisse pour le Centre d’études de sécurité de l’EPFZ, «mais des groupes de salafistes gravitent autour de salles de prière privées ou fréquentent des mosquées qui prônent un islam rigoriste». Il cite notamment celle de Seebach (ZH), la mosquée Ikre à Berne, une autre du côté de Lucerne. Lorenzo Vidino ajoute: «Des résidents suisses participent également à des séminaires à l’étranger et des prédicateurs salafistes extrémistes, notamment des Balkans, viennent en Suisse, dans le cadre de manifestations précises».

La mosquée d’Embrach (ZH), fréquentée par des adolescents partis en Syrie, est actuellement celle qui suscite le plus de remous. Mais la radicalisation des jeunes attirés par le djihad et fascinés par l’Etat islamique se fait toujours plus à l’extérieur des mosquées et sur les réseaux sociaux.