Le procès très attendu d’Alieu Kosiah, 45 ans, accusé de crimes de guerre pour de multiples atrocités commises au Liberia en sa qualité de commandant d’un groupe armé, doit-il s’ouvrir début décembre à Bellinzone malgré l’absence de ceux qui affirment avoir tant souffert de sa cruauté? La question va être âprement débattue ce jeudi devant le Tribunal pénal fédéral.

Une fois n’est pas coutume, ce sont les parties plaignantes qui demandent le report de l’audience. Car la décision consistant à scinder les débats en deux parties et à procéder à l’interrogatoire du prévenu sans faire venir les sept victimes – dont le voyage depuis l’Afrique s’est encore compliqué avec la pandémie – ne leur convient pas du tout. «Ce n’est pas comme ça qu’on imaginait ce procès historique», s’indignent Mes Romain Wavre et Alain Werner, qui seront épaulés par Mes Raphaël Jakob, Hikmat Maleh et Zeina Wakim. Ces civils, qui ont dépeint les horreurs reprochées au «Big Man» de la faction armée du Mouvement uni de libération pour la démocratie (Ulimo), veulent le regarder dans les yeux et entendre ce qu’il a à dire.

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Solution boiteuse

Le sort semble s’acharner sur cette audience qui devait se tenir sur deux semaines au mois d’avril, puis en août, avant d’occuper au moins quatre semaines dès la fin de novembre et d’être finalement coupée en tranches. La crise sanitaire, la suppression des vols, des complications techniques et des réticences diplomatiques ont empêché la venue ou l’audition par vidéoconférence des plaignants et des témoins domiciliés dans ce district reculé de Lofa, théâtre d’un conflit sanglant il y a plus d’un quart de siècle.

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En guise de solution, sans doute pour ne pas donner l’impression de patauger dans un dossier symboliquement aussi important, le tribunal a décidé de maintenir l’ouverture des débats avant la fin de l’année. Mais seulement pour régler moult questions préjudicielles (la défense dénonce par exemple la double casquette des avocats également actifs au sein de l’ONG Civitas Maxima, ou une partie plaignante demande l’extension des poursuites au crime contre l’humanité) et entendre le prévenu. La suite des débats étant reportée, dixit la cour, «à l’an prochain et à des dates qu’il reste à déterminer».

Confrontation nécessaire

Un saucissonnage vertement critiqué. «Dans une affaire qui repose beaucoup sur la parole des uns et des autres, il est particulièrement important que nos clients puissent participer à l’audience afin d’écouter les propos du prévenu en direct, sans passer par le filtre de la traduction et des retranscriptions avec tous les risques de déperditions. Si tout le monde est là, la vérité y gagnera certainement», expliquent les avocats des plaignants. «Nous sommes conscients du besoin de rendre un jugement, mais le report demandé ne va rien retarder puisque des auditions devront de toute façon avoir lieu dans quelques mois et qu’un verdict ne pourra pas être rendu avant», ajoute Me Wavre. Ce dernier rappelle qu’un tel procès sert également à panser les plaies de ceux qui cherchent avant tout à obtenir justice.

Interpellé sur cette question, le Ministère public de la Confédération se borne à «prendre acte de la décision du tribunal». Du côté de la défense d’Alieu Kosiah, Me Dimitri Gianoli estime que la question des débats en deux temps est un faux problème et qu’il est désormais essentiel que les choses avancent.

«Il n’était pas là»

Détenu provisoirement depuis plus de six ans (sans doute un record), le prévenu conteste l’intégralité des faits qui lui sont reprochés et se dit la cible d’un complot. «Mon client explique avoir suivi un parcours qui ne le place pas dans le district de Lofa au moment des crimes. Ce qu’il a vécu là-bas, ce n’est pas ce qui est décrit dans l’acte d’accusation. Il se réjouit de pouvoir l’expliquer aux juges afin de rétablir son honneur. Son excellente mémoire, sa foi en Dieu et une discipline militaire lui ont permis de tenir le coup en prison. Il n’a pas d’animosité, et aborde cette audience très sereinement», précise Me Gianoli.

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Cet acte d’accusation justement, le tout premier dressé par le parquet fédéral dans le domaine du droit pénal international, fait d’Alieu Kosiah l’acteur central d’une liste de 25 violations des lois de la guerre commises par lui-même ou par les soldats de son groupe Zebra, l’un des bataillons Ulimo (puis de sa branche Mandingo) opposé au Front national patriotique du Liberia (NPFL) du tristement célèbre Charles Taylor, lui-même arrêté en novembre 2014 et condamné par un Tribunal spécial pour des crimes commis uniquement en Sierra Leone.

Sur 42 pages, le procureur Andreas Müller décrit tout d’abord l’extrême violence de cette première guerre civile qui a ravagé le pays entre 1989 et 1996. Dans le comté de Lofa, principale région concernée par les faits reprochés à Alieu Kosiah, les civils ont été délibérément et systématiquement ciblés tout au long des hostilités. Selon la Commission vérité et réconciliation du Liberia, plus de 93 000 victimes ont été dénombrées pour cette seule région. Les particularités de la structure de commandement de l’Ulimo sont également abordées, sachant que le prévenu conteste le grade de «General» que certains lui prêtent.

Un cœur mangé cru

Dans ce contexte d’une dureté difficilement concevable, Alieu Kosiah est accusé d’avoir recruté un enfant soldat de 12 ans, son «small soldier», d’en avoir fait son garde du corps muni d’une arme automatique AK-47, son goûteur et son éclaireur sur les lignes de front les plus dangereuses. Blessé lors d’une explosion et longtemps hospitalisé, l’ex-petit combattant a été entendu comme témoin et voue toujours une grande admiration à son «protecteur».

La longue liste des crimes comprend aussi des pillages, des transports forcés dans conditions terribles, des tortures infligées à des civils attachés et traînés sur le sol, le viol répété d’une villageoise (partie plaignante), un coup de couteau donné dans le dos d’une victime qui a survécu et porté plainte, le meurtre ou la participation aux meurtres de 18 personnes et l’exécution de deux soldats de l’ethnie krahn. Sans oublier le sort terrible réservé à un enseignant de l’Eglise pentecôtiste libre, dont la poitrine a été ouverte à la hache et le cœur arraché par le dénommé Ugly Boy avant d’être mangé cru par les leaders du groupe. «Alieu Kosiah n’a rien fait pour arrêter cette boucherie: la seule chose qu’il ait faite est de lever les bras en l’air en signe de jubilation», relève l’acte d’accusation.

Rattrapé par ce lointain passé alors qu’il était venu s’établir en Suisse, le prévenu nie fermement toutes ces exactions. Et, comme le dit son avocat, il a du caractère.

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