«La Suisse produit elle-même son manque de main-d’œuvre»

L’économiste et ancien conseiller national socialiste Rudolf Strahm publie une ode à l’apprentissage. Le système dual, écrit-il dans son dernier essai*, a épargné à la Suisse le drame que connaissent ses voisins européens, où le chômage touche un jeune sur quatre. Les pays qui ne connaissent pas la formation professionnelle tombent dans le «piège de l’académisation»: trop d’universitaires, trop peu de profils orientés vers la pratique et donc trop de chômage. «La Suisse est un pays industriel et d’exportation. Sa richesse ne tient pas dans ses banques et son secteur financier, mais dans sa productivité et la qualification professionnelle dans les 230 métiers reconnus», écrit l’ancien Monsieur Prix.

Le Temps: On vante les qualités du système dual suisse. Pourtant il manque de candidats. Pourquoi?

Rudolf Strahm: L’élite formée valorise l’université, la culture estudiantine, la recherche de pointe, préservant ainsi sa suprématie culturelle. Dans l’esprit des jeunes et des parents, l’opinion dominante est que seule la voie académique permet de faire carrière. Pourtant, la formation professionnelle représente aussi une porte d’entrée vers une carrière. Elle permet en outre d’accéder à une formation supérieure ou même à une passerelle vers l’université. Le système est devenu perméable.

– Comment encourager l’apprentissage et qui doit s’en charger?

– L’impulsion pour la revalorisation de l’apprentissage doit venir de l’élite économique. En Suisse alémanique, de nombreux dirigeants de PME et cadres de l’industrie ont entamé leur carrière professionnelle par un apprentissage. Ils connaissent cette voie, tiennent en haute estime l’intelligence pratique et savent apprécier les formations axées sur la pratique à leur juste valeur. Je ne peux pas donner de conseil aux Romands. Mais alors qu’en Suisse alémanique 70% des jeunes font un apprentissage, ils ne sont que 40 à 45% dans les régions latines, où le système est plus académique, plus éloigné du marché du travail, et les taux de chômage des jeunes plus élevés.

– Etudes et apprentissages ne sont-ils pas des voies complémentaires?

– Je n’oppose pas ces deux voies! Je suis chargé de cours dans deux universités. Mais je constate que l’autonomie des universités conduit à s’éloigner du marché du travail et à former des personnes inadaptées aux réalités professionnelles. Les filières académiques suisses comptent 9400 étudiants en psychologie, 4500 en science politique, 4200 en histoire et en histoire de l’art. Ces personnes trouveront un travail, mais possèdent-elles une formation adaptée? D’un autre côté, on manque de médecins, de personnel de soins, d’ingénieurs, de techniciens, d’informaticiens.

– Que proposez-vous pour corriger ces déséquilibres?

– Il faut revaloriser l’apprentissage et informer davantage les jeunes, mais aussi les parents, au sujet des possibilités de formation professionnelle et des étapes de carrière suivantes. La Suisse produit elle-même son manque de main-d’œuvre. Nous ne manquons pas d’universitaires. Nous avons trop peu de personnel soignant, car les formations en soins des hautes écoles sont trop académisées. Nous avons trop peu d’informaticiens et d’ingénieurs, car les études au gymnase sont trop axées sur les langues et les jeunes ont des difficultés à accéder aux orientations scientifiques et mathématiques. En bref, nous avons une mauvaise régulation du système éducatif.

– La Confédération annonce un financement supplémentaire pour valoriser la formation professionnelle supérieure... C’est un pas en avant. Mais ce n’est pas suffisant. Les étudiants qui souhaitent des écoles professionnelles supérieures doivent débourser de 6800 à 10 000 francs par an, contre 1500 francs par an pour les étudiants des filières académiques. Davantage de moyens sont nécessaires pour corriger ces inégalités.

– La Confédération refuse de créer un «bachelor professionnel» ou un «master professionnel». En quoi ces titres seraient-ils nécessaires? – Les titres délivrés dans la formation professionnelle supérieure sont déjà jugés de niveau équivalent à des bachelors et des masters selon les critères de l’OCDE, pourtant ils n’en portent pas le nom. Sur le marché du travail suisse, cela ne pose pas de problème. Mais 45% des managers dans les multinationales présentes dans le pays sont étrangers et connaissent mal le système éducatif suisse. Les candidats qui sortent des écoles professionnelles sont lésés, car le tertiaire B ne possède pas de titres harmonisés.