Dans la fable de La Fontaine, le héron «au long bec emmanché d'un long cou» témoigne d'un goût si difficile que, dédaignant les poissons qui passent à sa portée, il doit finalement se contenter, pour assouvir sa faim, d'un vulgaire limaçon.

En pays fribourgeois, l'échassier est apparemment moins gourmand. Les truites élevées dans les quatre piscicultures du canton semblent lui convenir à merveille. Son appétit est tel que les aquaculteurs ont obtenu une licence en bonne et due forme pour faire feu sur le prédateur. En raison du manque à gagner économique qu'il engendre.

1400 oiseaux tués?

Le hic, c'est que le héron cendré (Ardea cinerea) est un animal protégé en Suisse depuis 1926. La loi permet certes d'éliminer certains individus isolés, pour autant que l'on prouve qu'ils commettent des dégâts «très importants». Sur cette base, le canton vient de renouveler l'autorisation de tir qu'il octroie depuis une dizaine d'années aux pisciculteurs.

Mais les défenseurs de la nature ne l'entendent pas de cette oreille. L'Association suisse pour la protection des oiseaux (ASPO) et Pro Natura, agissant également pour le compte de «Nos Oiseaux» et du Cercle ornithologique de Fribourg (COF), ont fait recours contre la décision du Service des forêts et de la faune (SFF). Le dossier est donc sur le bureau du ministre de tutelle, Pascal Corminboeuf, qui devra trancher.

«En dix ans, les pisciculteurs ont tué environ 1400 hérons cendrés, car, selon les statistiques établies par le SFF, ils en ont abattu 138 en 2006. Ce chiffre est beaucoup trop élevé, il dépasse le nombre de jeunes qui naissent annuellement dans le canton», déplore Adrian Aebischer, du COF. Et de vitupérer un «abattage systématique inacceptable».

Une phrase qui heurte Walter Schwab, chef du SFF: «Cette espèce n'est nullement menacée. A mon avis, elle est même plutôt en augmentation. Après audition des deux parties, nous avons estimé que les arguments des pisciculteurs étaient meilleurs que ceux des amis des oiseaux», relève-t-il.

En raison de son penchant pour le poisson, l'Ardea cinerea, depuis la nuit des temps, entretient des rapports complexes avec l'homme - en particulier le pêcheur, qui voit en lui un concurrent nuisible. Haut sur pattes, long cou, bec allongé et pointu, ce cousin de la cigogne, à la démarche digne et un brin empesée, n'ingurgite toutefois pas seulement truites et autres carpes, mais aussi batraciens, ou encore campagnols - ce qui permet souvent de l'apercevoir dans les champs qui longent les routes du Plateau helvétique.

Jadis très répandu, le héron cendré a bien failli disparaître de Suisse au début du XXe siècle, sous l'effet des persécutions. Protégé dès 1926, il a pu progressivement recoloniser le pays d'est en ouest. Depuis une quinzaine d'années, selon la Station ornithologique suisse, les effectifs sont stables, avec environ 1350 couples nichant en Helvétie. Dans le canton de Fribourg, le COF a recensé 74 couples en 2003. En 2006, seule une cinquantaine de duos a été répertoriée.

La peine de l'autour bernois

«La plus grande des piscicultures soutient que les hérons détruisent 4% des 70 à 80 tonnes de poissons produits annuellement. Pour atteindre pareil résultat, nous avons calculé qu'il faudrait que dix échassiers investissent les lieux 300 jours par an. Ce n'est tout simplement pas possible», note Adrian Aebischer.

Réunis autour d'une table par le Service des forêts et de la faune, ornithologues et aquaculteurs ont tenté d'élaborer un compromis sur la façon d'écarter le prédateur des bassins sans pour autant lui tirer dessus. En vain. Aux premiers qui affirment qu'il suffit de clôturer, à moindres frais, l'élevage, comme cela se fait du reste sous d'autres cieux, les seconds rétorquent que pour mettre en place un dispositif efficace et leur permettant de travailler dans de bonnes conditions, il faut investir au minimum 100000 francs.

Qui croire? Cet épisode illustre en tout cas les joies du fédéralisme. Le cadre légal est flou, et chaque canton y va de son interprétation. Ainsi, le voisin bernois interdit le tir des hérons cendrés, mais autorise celui des autours, rapaces protégés et friands de poulet. Alors que Fribourg n'entre pas en matière à ce sujet.

Quoi qu'il en soit, Pascal Corminboeuf se prononcera dans les semaines qui viennent. S'il donne raison aux pisciculteurs, l'ASPO se tournera probablement vers le Tribunal administratif. Pendant ce temps, les échassiers peuvent manger tranquilles: les recourants ont en effet demandé un effet suspensif, le temps que le ministre prenne sa décision.