Joseph Deiss sera dès cet après-midi à Sarajevo pour participer demain au sommet destiné à jeter les bases du Pacte de stabilité dans les Balkans. S'il permettra à la communauté helvétique de la capitale bosniaque de fêter ce soir déjà le 1er Août avec un certain lustre, ce voyage s'inscrit dans la quête obstinée du ministre des Affaires étrangères d'une admission à part entière dans le processus de reconstruction des Balkans. La Suisse n'a encore, à l'instar d'autres pays européens comme les Etats baltes, l'Ukraine et la Pologne, qu'un statut d'observateur. Il est hautement improbable qu'elle améliore sa position au cours de ce sommet, qui devrait rester une manifestation essentiellement symbolique. Mais Joseph Deiss peut continuer, à l'occasion de rencontres bilatérales, à poser des jalons en vue de décisions qui interviendront en septembre, à l'heure de la rentrée pour l'Union européenne, après la pause du mois d'août. Avec en ligne de mire l'octroi de la responsabilité de la table ronde sur la démocratie et les droits de l'homme, qui conférerait à la Suisse un rôle à la hauteur de ses ambitions.

Dans les premières semaines du conflit des Balkans, la Suisse a semblé hésiter entre un repli sur sa politique de neutralité résiduelle et une vision plus dynamique de sa politique étrangère. Elle a gardé deux fers au feu, en essayant d'utiliser sa neutralité pour jouer un rôle spécifique, tout en affirmant en même temps sa solidarité avec les puissances occidentales engagées militairement sur le terrain. Ce délicat équilibre a notamment donné lieu à quelques contorsions à propos de l'embargo pétrolier contre la Yougoslavie, que l'on a lues comme la volonté de Joseph Deiss de ne rien précipiter dans la réinterprétation de la politique de neutralité, quelques semaines après son entrée en fonctions. Il semble que nul ne nous en ait tenu rigueur.

La politique de neutralité traditionnelle, qui continue à figurer sur les tables de la loi de la droite nationaliste, a toutefois rapidement montré ses limites. La Suisse est parvenue en tout et pour tout à représenter les intérêts de la France à Belgrade, ce qui constitue une contribution plutôt modeste au retour de la paix dans les Balkans. L'opération Focus, mise sur pied avec les Russes, les Grecs et les Autrichiens, s'est elle aussi concrétisée modestement sur le terrain. Ensuite, hormis les limites que nous nous sommes nous-mêmes fixées pour l'envoi de militaires sur le terrain, la cessation a fait disparaître les obstacles à l'effort de paix et de reconstruction des Balkans relatifs à la neutralité.

La Suisse possède quelques titres de compétence à faire valoir pour un engagement affirmé dès avant la capitulation de Slobodan Milosevic. Sa vocation à la résolution des conflits, son engagement humanitaire sur le terrain, l'ampleur des moyens financiers mis en œuvre et surtout son implication au vu de la forte population balkanique – 400 000 personnes, dont 60 000 réfugiés, soit 6% de ses habitants – qu'elle abrite, en font un pays particulièrement concerné. Mais cet effort se heurte à une troublante absence de reconnaissance. Il n'est ni connu, ni perçu, a eu l'occasion de déplorer Joseph Deiss. Eu égard à son engagement, le simple strapontin concédé à la Suisse fait figure d'injustice et de parfaite anomalie.

Il est tout de même symptomatique que personne n'ait songé à la Suisse au moment où l'Allemagne a lancé l'idée du Pacte de stabilité. Non-membre de l'UE, en dehors du G8, loin de la présidence de l'OSCE, elle n'a dû qu'à la sollicitude des Tchèques d'être admise avec un statut d'observateur. Dans le contexte encore très flou du Pacte de stabilité, marqué par des rivalités et des arrière-pensées entre l'ONU, l'Union européenne et les Américains, les puissances concernées ont d'autres chats à fouetter que de se préoccuper d'un pays qui reste à l'écart de toutes les organisations internationales qui comptent. Elles n'ont pas nécessairement envie, non plus, de créer un précédent qui permettrait à d'autres pays observateurs de revendiquer eux aussi une participation à part entière.

Quoi qu'il arrive, il semble que ce statut d'observateur n'est pas incompatible avec l'octroi de la table ronde sur la démocratie et les droits de l'homme que Berne convoite. La décision interviendra en septembre. D'ici là la Suisse doit compter sur l'amitié du coordinateur de l'UE, l'Allemand Bodo Hombach, et sur le patient lobbying de Joseph Deiss dans les couloirs des conférences internationales, et en tous lieux et circonstances qui s'y prêtent. L'enjeu est d'importance, compte tenu de tout ce qui est en question et en gestation dans la reconstruction des Balkans, à commencer par l'élargissement de l'Union européenne.