Sécurité

La Suisse rejoint la communauté des Etats menacés par le terrorisme

Dans une vidéo de propagande diffusée sur Internet, en français entrecoupé de mots arabes, trois djihadistes tiennent des propos inquiétants. La Confédération est nommément visée, comme la France et la Belgique. La menace n’a jamais été aussi explicite

La Suisse rejoint la communauté des Etats menacés par le terrorisme

Sécurité Dans une vidéo de propagande, trois djihadistes tiennent des propos inquiétants

La Confédération est nommément visée, tout comme la France, la Belgique et l’Allemagne

Une semaine après les attentats de Paris, une vidéo de propagande a été diffusée mercredi sur Internet: trois combattants présumés de l’Etat islamique tiennent des propos menaçants à l’égard de la Suisse. Dans un français entrecoupé de mots arabes, un premier djihadiste appelle à des «opérations dans toute l’Europe, en France, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, partout en Europe, et partout en Amérique». Un autre homme appelle à s’en prendre aux forces de l’ordre et à tuer des policiers. L’existence de ce document de deux minutes et demie a été dévoilée par 20 minutes.

Les images auraient été tournées en Syrie, à Raqqa. Il s’agit probablement de djihadistes d’origine française, selon Jean-Paul Rouiller, directeur du centre genevois d’analyse du terrorisme (Geneva Centre for Training and Analysis of Terrorism). Mais, jeudi après-midi, son réseau n’avait pas encore pu identifier les trois combattants.

Jamais, à la connaissance des ­interlocuteurs contactés par Le Temps, les menaces proférées contre la Suisse n’ont été aussi explicites et directes. «C’est la deuxième fois que la Suisse est citée par des djihadistes de l’Etat islamique, poursuit Jean-Paul Rouil­ler. L’automne dernier, dans une vidéo, un homme d’origine allemande s’était adressé à la Suisse, à l’Autriche et à l’Allemagne, appelant ses frères à rejoindre la Syrie et les rangs de l’EI. Des menaces avaient déjà été proférées, mais elles étaient plus subtiles.» Aux yeux du spécialiste, les deux aires linguistiques et culturelles du pays sont ainsi également concernées par les messages de violence: la première vidéo s’adressait aux germanophones, la seconde aux francophones.

S’agissant d’Al-Qaida, le nom de la Suisse avait été évoqué lors du débat sur l’interdiction des minarets, mais sans «invite aussi officielle à frapper le pays». Et en 1997, lors de l’attentat de Louxor, qui avait fait 36 victimes suisses, la Confédération «n’était pas ciblée en tant que telle», rappelle Frédéric Esposito, politologue au Global Studies Institute (GSI) de l’Université de Genève et directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité.

Désormais, la Confédération a rejoint la communauté des Etats occidentaux et européens devenus des cibles du terrorisme. «Clairement, la neutralité suisse n’est plus un bouclier. Le pays est exposé comme les autres, analyse Frédéric Esposito. Cela traduit le fait que, sur les grands enjeux de sécurité, la Suisse suit désormais la politique des Etats occidentaux.»

Depuis la tuerie à Charlie Hebdo, la Suisse s’est également clairement engagée aux côtés de Paris. La présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga, a marché en première ligne du cortège des dirigeants étrangers, dimanche dans la capitale française. Dans les cantons, plusieurs rassemblements, manifestations, cérémonies religieuses interconfessionnelles ont marqué la «francophilie» des Romands, leur soutien au mouvement de défense de la liberté d’expression et leur adhésion au message «Je suis ­Charlie». «La Suisse paie-elle au­jour­d’hui son ouverture et sa sensibilité à la problématique française?» s’interroge Frédéric Esposito.

«Mon hypothèse, c’est aussi que la Suisse s’est connectée à la problématique du risque terroriste par le biais des djihadistes d’origine suisse présents sur place», poursuit le politologue. Jean-Paul Rouiller partage cette analyse sur l’impact de la présence en Syrie de combattants venus de Suisse.

Leur présence dans les zones de conflit fait l’objet d’un décompte du Service de renseignement de la Confédération (SRC). En décembre dernier, il recensait 62 départs, dont 37 vers la Syrie et l’Irak, ainsi que 25 vers l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen et la Somalie. «La vidéo cible la Belgique, la France et la Suisse, trois pays francophones qui ont des djihadistes sur place et sont en retour devenus des cibles», note Frédéric Esposito.

Si la diffusion de la vidéo n’a guère surpris le politologue, celui-ci estime que les autorités suisses «ont fait preuve jusqu’à présent d’une forme de déni de réalité». «La Suisse a pendant longtemps observé de loin le terrorisme. Or, depuis 2013 et la montée en puissance du groupe Etat islamique, il se produit une prise de conscience plus aiguë de la réalité de la menace», juge pour sa part Pascal Luthi, commandant de la police neuchâteloise. Selon lui, «les attentats de Paris soulèvent une nouvelle fois des questions sur la capacité de la Suisse à y faire face de façon coordonnée entre cantons et Confédération. L’accent doit être porté sur le renseignement, car les auteurs potentiels ne sont pas n’importe qui et n’agissent pas n’importe comment, ils ont un parcours, des contacts, des comportements et des profils spécifiques qui doivent attirer notre attention.»

La stratégie fédérale de communication sur le risque terroriste, radicalement différente de celle de la France, interroge aussi: «Un abîme sépare les deux pays», s’exclame Frédéric Esposito. Alors que Paris tente de rassurer les citoyens en déployant policiers et militaires, en activant le plan Vigipirate à son échelon le plus élevé, le SRC ne communique pas sur le sujet «pour des raisons de sécurité et de confidentialité», indique sa porte-parole, Isabelle Graber.

De ce fait, il est impossible de savoir comment les services de sécurité préviennent la menace et s’ils ont renforcé les dispositifs de protection. Les cantons ne sont guère plus prolixes: une fausse alerte suite à la présence d’une valise suspecte sur la place de la Fusterie à Genève n’a pas fait l’objet de la moindre mention dans le communiqué quotidien de la police cantonale. Elle a pourtant paralysé le centre-ville pendant une heure. Les Neuchâtelois sont plus bavards: jeudi, une alerte a entraîné un vaste déploiement policier; un homme de 21 ans porteur d’un fusil qui s’est révélé factice a été interpellé.

Malgré tout, pour plusieurs raisons liées à l’histoire, ainsi qu’au contexte économique et social, la Suisse apparaît moins exposée que d’autres pays. La Confédération n’a ni le passé ni l’engagement international de la France, ex-puissance coloniale, active militairement contre le terrorisme sur plusieurs théâtres extérieurs, comme le Mali et l’Irak. En Suisse, la communauté musulmane, provenant largement des Balkans, n’a pas le même passif avec son pays d’accueil. Enfin, les enjeux liés à l’intégration n’ont pas la même ampleur que dans l’Hexagone. Collaboration: C. Zü.

«Clairement, la neutralité suisse n’est plus un bouclier. Le pays est exposé comme les autres»

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