C’est l’heure où les langues se délient. Après un souper du terroir, les discours politiques de circonstance et un spectacle de magie, les convives se pressent autour d’Olivier Français, le candidat du PLR vaudois au Conseil des Etats, pour lui glisser un mot d’encouragement ou une petite enveloppe. Ce jeudi 3 septembre, dans la Broye vaudoise, la soirée de soutien a rassemblé plus 500 personnes.

Lorsque l’évènement touche à sa fin, le Municipal lausannois confie au Temps «qu’en l’état» le montant prévu pour sa campagne s’élève à 100 000 francs. Le candidat refuse de détailler la provenance des revenus, mais précise, à propos de ses donateurs: «Aucun groupe international ne m’a versé de contribution, une entreprise à caractère national m’a fait un don et les montants engagés par les sociétés peuvent atteindre des sommes entre 3000 et 5000 francs». Et pour les donateurs privés? «Il s’agit surtout de petites sommes», affirme-t-il. Et pour le prouver, Olivier Français plonge la main dans la poche intérieure de son veston, d’où il sort une enveloppe remise quelques minutes plus tôt par un convive. Il l’ouvre et cache mal son étonnement: elle contient trois billets de 1000 francs.

Les dons privés, entre 20 et 1000 CHF

Venant d’une personne privée, cette somme représente un montant conséquent. L’enquête que Le Temps a réalisée sur le financement de la campagne aux élections fédérales, menée auprès d’une sélection de candidats, montre que les dons privés se situent plutôt entre 20 et 1'000 francs. En particulier à gauche. Le budget de campagne commun des deux rivaux d’Olivier Français, la socialiste Géraldine Savary et l’écologiste Luc Recordon, s’élève à 30'000 francs; 25 000 francs proviennent de petits dons de membres du PS et des Verts dont les sommes dépassent rarement 200 francs. 

Outre le financement provenant de donateurs privés, nous avons posé des questions sur l’engagement des entreprises, des ONG et des associations, celui des partis politiques, ainsi que sur la part des fonds propres dépensés. Ces données restent largement méconnues et taboues en Suisse. Si 128 candidats romands ont répondu (souvent  partiellement) à notre questionnaire, d’autres, comme Olivier Feller (PLR/VD) ou Jean-François Rime (UDC/FR), se sont refusés à dévoiler des données, qu’ils considèrent comme relevant de la sphère privée.

Les trois budgets les plus importants

Premier enseignement, issu d’une comparaison avec notre enquête de juin dernier sur les comptes de campagne de 2011: les montants moyens engagés dans les campagnes personnelles s’inscrivent légèrement à la hausse. Ils ont passé de 12 700 francs par candidat en 2011 à 13 560 en 2015.  

S’agissant des montants globaux, les 100 000 francs dévoilés par Olivier Français se situent dans la fourchette supérieure en Suisse romande. Les trois budgets les plus importants s’élèvent à 120'000 francs. Ce sont ceux de candidats valaisans au Conseil des Etats: le PDC Beat Rieder, le PLR Pierre-Alain Grichting et l'UDC Franz Ruppen. Les sommes en jeu signalent la férocité du combat: en Valais cette année, le jeu politique est relativement ouvert. Dans le camps adverse, le socialiste Thomas Burgener va dépenser 75'000 francs.

Et Philippe Nantermod? 

Pour tenter d'entrer au Conseil national, Philippe Nantermod (PLR/VS) a réuni un budget de 70 000 francs. «Les électeurs sont plus motivés qu’il y a quatre ans pour donner de l’argent», remarque-t-il. Le jeune politicien parle d’expérience:le récital de piano -des pièces de Scarlatti et d'Albeniz - suivi d’une version locale de la fondue chinoise, organisés au théâtre du Crochetan à Monthey, le 11 septembre, a permis de récolter 15'000 francs nets, une fois les frais déduits. C'est son «plus gros poste de recettes». Environ 200 personnes ont déboursé au moins 100 francs pour cette soirée de soutien

Autre enseignement: globalement, la campagne est financée à 49% par des deniers personnels (1,5 million des revenus annoncés). Le conseiller national sortant Dominique de Buman (PDC/FR) finance la moitié de son budget de 80 000 francs par des fonds et revenus personnels; idem pour Franz Ruppen. Comme ce fut le cas pour 2011, Christine Bulliard-Marbach (PDC/FR) financera sa campagne devisée à 45 000 francs avec ses économies. 

La question du soutien des entreprises reste la plus secrète. Si la Fédération vaudoise des entrepreneurs (FVE) soutient Olivier Français, elle ne chiffre pas son engagement. La plupart des candidats qui reçoivent des dons des milieux économiques n’aiment guère en parler ouvertement. Certains éléments ont pourtant filtré: Claude Béglé (PDC/VD) est financé par le groupe immobilier Foncia à hauteur de 20'000 francs, comme l’a récemment révélé 24 heures; en tout, il a rassemblé pour 47'000 francs de dons d’entreprises sur un budget déclaré de 70 000 francs (115'000 francs en ajoutant le manque à gagner et 10 000 francs versés au parti). Andreas Jurt (PLR/NE) a reçu 10 000 francs de son employeur, Credit Suisse, une pratique traditionnelle envers les collaborateurs qui s’engagent en politique, précise-t-il. De son côté, l'Association valaisanne des entrepreneurs (AVE) a soutenu plusieurs candidats PDC et PLR à hauteur de 3000 francs - l’ordre de grandeur le plus souvent cité s’échelonne d’ailleurs entre 1000 et 3000 francs pour les sociétés. En Valais, des membres de l’Union des indépendants ont versé des dons à Philippe Nantermod. Du côté des syndicats, Mathias Reynard (PS/VS) a reçu 7000 francs de la part d’Unia et 8000 francs de l’Union syndicale valaisanne.

Les zones d'ombre 

Mais si de nombreux politiciens ont levé le voile sur leur budget, de larges zones d’ombre demeurent, dans un pays qui ne dispose pas de législation sur le financement politique. Première remarque: il est difficile de vérifier la comptabilité des candidats. Cela explique que le conseiller aux Etats sortant Jean-René Fournier (PDC/VS) ait refusé de divulguer ses chiffres alors qu’il avait été transparent sur ses comptes 2011: «Je ne crois pas au budget annoncé par certains des autres candidats», critique-t-il. En Valais, par exemple, les chiffres avancés par la démocrate-chrétienne Géraldine Marchand Balet sont contestés (lire ci-contre). Dans d'autres cantons également, des candidats nous ont fait partagé leurs doutes sur la sincérité des déclarations.

Le sceau de l'anonymat

Sous le sceau de l’anonymat, plusieurs politiciens évoquent plutôt des dépenses de 150'000 francs pour une campagne au Conseil national, de 200' 000 francs pour la Chambre haute. Du côté de Genève ou de Zurich, des montants allant jusqu’à 300'000 francs circulent. L’étude Fors (Swiss Foundation for Research in Social Sciences) conduite par le politologue Georg Lutz, de l’Université de Lausanne, sur les élections fédérales 2011, confirme ces confidences. Sur l’ensemble de la Suisse, l’étude a recensé un compte de campagne d’un million de francs (à Zurich), un autre d’un montant de 300'000 francs, six de 200 000 francs et 10 à 100 000 francs. Une enquête du SonntagsBlick du 4 octobre évoque également une campagne à 369'000 francs à Zurich. Mais  l’écrasante majorité des budgets s’établissent à des montants bien plus faibles.

Ces différences s’expliquent en partie par l’affiliation partisane des candidats et les enjeux locaux. Les politiciens de droite récoltent traditionnellement plus d’argent que ceux de gauche; par ailleurs, lorsqu’une élection paraît jouée d’avance, la situation n’incite guère à investir de gros montants. Mais l’existence ou non de campagnes personnelles dans les cantons joue un rôle encore plus déterminant. Ainsi, les budgets sont largement plus élevés en Valais ou à Fribourg, où elles sont autorisées. 

A Genève, les campagnes personnelles sont interdites dans la plupart des partis. Ce sont alors les formations politiques qui tiennent les cordons de la bourse. Cette situation explique que l’avocat et conseiller national sortant Christian Lüscher (PLR/GE) déclare une campagne personnelle de 5'000 francs. Ses dépenses sont comprises dans le budget de campagne du PLR genevois qui avoisine les 600 000 francs (500'000 pour le Conseil national et 95'000 pour les Etats). C’est le double du PLR vaudois, plus du triple de la même formation fribourgeoise. A Genève toujours, le PDC annonce 300 000 francs pour la campagne au National et 100 000 pour les Etats. Trois sections cantonales de l’UDC ont accepté de nous répondre: la vaudoise dépensera 150 000 francs; à Fribourg et en Valais, ce seront 100 000 francs. 

Dans les partis de gauche, les montants tournent plutôt autour des 200'000 francs. C’est le cas des Verts vaudois et genevois, du PS fribourgeois, tandis que le PS vaudois annonce 230 000 et son homologue genevois 250 000 francs. 

Les partis nationaux apportent également leur obole, mais pas forcément en espèces: ils peuvent financer des affiches, des tous-ménages, des annonces dans les médias. Certains partis suisses déclarent un budget global (3,5 millions pour le PLR, 1,3 pour le PS, 600'000 francs pour le PBD). D’autres comme l’UDC suisse ne pipent mot. 

Malgré les difficultés pour évaluer un coût global et le poids des différentes couches du mille-feuille de financement, l’enquête Fors de 2011 avait évalué l’ensemble des dépenses électorales de tous les candidats à 30,5 millions de francs. Le montant devrait grimper en 2015; la presse alémanique l'estime à 50 millions.

La crédibilité des chiffres 

Ces chiffres sont-ils crédibles? «A mon avis, les sommes que déclarent les candidats sont assez fiables, je me méfie davantage des montants avancés par les partis: ils ne tiennent pas compte de sources de financement qui peuvent être très importantes, notamment à droite où il existe divers groupes, comme la Fondation pour la politique bourgeoise à Zoug qui finance l’UDC. Ils peuvent réunir des dons qui n’apparaîtront pas dans les comptes des partis », estime le politologue Georg Lutz. Pour apporter un peu de transparence dans le financement des campagnes, le PS suisse envisage de lancer une initiative obligeant à déclarer d'où proviennent les dons de plus de 10 000 francs, selon le SonntagsBlick de dimanche 4 octobre.

Et les dons en nature? 

Georg Lutz précise encore: «Un autre élément n’apparaît nulle part: les dons en nature». Dans cette catégorie figurent aussi bien le prêt de salles et de véhicules, la sonorisation d’un meeting, que les encarts offerts dans des journaux spécialisés et les envois de lettres de soutien de la part d’associations professionnelles. Les coups de main d’amis graphistes ou geek rentrent également dans cette catégorie. De même que les tommes vaudoises placées sur les ardoises de fromage lors du souper de soutien d’Olivier Français. 

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