Faut-il se résoudre à fermer les écoles pour juguler la pandémie de Covid-19? Alors que le nombre de cas continue de grimper en Suisse et que la nouvelle souche affole les scientifiques, la question se pose à nouveau. Après les appels répétés de la task force scientifique de la Confédération, le président de la Conférence des directeurs cantonaux de la santé, Lukas Engelberger, a lui aussi évoqué cette éventualité dimanche soir sur les ondes de SRF. Pour l’heure, les cantons romands opposent une résistance farouche. Alors que les écoliers vaudois, fribourgeois et haut-valaisans ont repris ce lundi, les rentrées scolaires auront lieu comme prévu le 7 janvier dans le Valais romand, le 11 à Genève, Neuchâtel et dans le Jura.

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Un renforcement des mesures est inévitable si la hausse des cas se poursuit. C’est en substance l’avis de Lukas Engelberger, également conseiller d’Etat bâlois. Or, la marge de manœuvre est mince et les écoles représentent l’un des derniers bastions encore épargnés par les restrictions. D’où l’éventualité d’une nouvelle fermeture, comme au printemps dernier. «Si les élèves suivaient un enseignement à distance, les parents resteraient, eux aussi, davantage à la maison», argumente Lukas Engelberger, très préoccupé par l’évolution de la pandémie.

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Une étude zurichoise

En Suisse, l’idée divise. Alors que certains cantons alémaniques, à l’instar de Schaffhouse, Saint-Gall ou Nidwald, ont repoussé leur rentrée ou avancé leurs vacances pour éviter un brassage des élèves au retour des Fêtes, en Suisse romande, aucun changement à l’horizon. Plusieurs arguments plaident pour maintenir une année scolaire aussi normale que possible: la volonté de ne pas creuser les inégalités, l’importance du lien social et de l’intégration, mais surtout la conviction que les écoles ne sont pas des lieux de contamination. L’intérêt économique de maintenir les écoles ouvertes pour permettre aux parents de travailler fait bien entendu aussi partie de l’équation, même s’il est rarement évoqué.

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Pour Jean-Pierre Siggen, président de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), il n’y a pas lieu de sacrifier l’enseignement en présentiel si les écoles ne sont pas des lieux à risque. «Une étude menée par l’Université de Zurich sur 2500 élèves montre que si 8% des enfants avaient des anticorps à la mi-octobre, seules 7 classes sur 275 ont été concernées par au moins 3 élèves positifs simultanément, argumente-t-il. Cela corrobore le fait que les enfants ne jouent presque aucun rôle dans la propagation du virus.» A ses yeux, la fermeture des écoles n’est qu’une «possibilité ultime», par exemple en cas de nouveau confinement ordonné par la Confédération.

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C’est aussi l’avis de Jean-Philippe Lonfat, chef du Service valaisan de l’enseignement. «Le retour en classe est capital, insiste-t-il. Nous sommes une école basée sur la présence, pas une école à distance.» A ses yeux, la situation actuelle n’est pas comparable à celle, beaucoup moins favorable, qui prévalait au retour des vacances d’automne. «Le nombre d’élèves en quarantaine ou contaminés était déjà faible avant les vacances de Noël, durant lesquelles des mesures sanitaires plus strictes ont par ailleurs été instaurées.»

Risque social vs gain sanitaire

Pour la conseillère d’Etat genevoise Anne Emery-Torracinta, le risque social d’une fermeture est plus grand que le gain sanitaire. «Si on ferme les écoles, rien ne nous dit que les élèves vont rester tranquillement chez eux, estime-t-elle. Ils risquent au contraire de se réunir et, pour les plus vulnérables d’entre eux, de décrocher au niveau scolaire.» Sans évolution majeure, il n’y a donc, selon elle, pas lieu de s’affoler. D’autant que le nombre d’élèves en quarantaine reste faible dans le canton, selon les chiffres fournis à la veille des vacances: 168 élèves et 13 enseignants en primaire, 47 élèves et 5 enseignants au cycle d’orientation, moins d’une cinquantaine d’élèves dans l’enseignement secondaire. Le tout sur un total de 78 000 élèves.

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Cependant, sans test systématique, comment être sûr que le virus ne circule pas massivement dans les écoles? Selon la médecin cantonale genevoise Aglaé Tardin, une telle opération serait à la fois inutile et très compliquée à organiser. «Les enfants présentent régulièrement des tests négatifs même lorsqu’ils sont malades, rappelle-t-elle. Les résultats seraient donc biaisés. Si un élève a des symptômes, ce sont avant tout ses proches qui doivent se faire tester au moindre doute. L’enfant sera ensuite mis en isolement (lorsqu’il a des symptômes) ou en quarantaine (lorsqu’il n’a pas de symptômes). De plus, instaurer des campagnes de test à l’école nécessiterait l’accord de tous les parents et des moyens logistiques importants, en vain.» Si elle reconnaît que la nouvelle souche du virus se propage plus facilement chez les jeunes, Aglaé Tardin rappelle que lorsque le port du masque a été imposé au cycle d’orientation, la courbe des contaminations chez les 12-15 ans n’a pas évolué. «Cela montre que les contaminations ont majoritairement lieu à travers des contacts privés.»

Craintes des syndicats

S’il veut lui aussi éviter une fermeture, le président du Syndicat des enseignants romands Samuel Rohrbach n’adhère qu’à moitié au discours des cantons. «Je m’étonne de la certitude avec laquelle on affirme que les écoles ne sont pas des lieux de contamination, note-t-il. Les autorités manquent parfois de transparence sur les cas de clusters dans les écoles, il y en a pourtant eu quelques-uns à Genève et à Saint-Gall notamment.» Alors que les campagnes de vaccination ont démarré en Suisse romande, Samuel Rohrbach souhaite que les enseignants puissent être vaccinés en priorité – après les personnes âgées, vulnérables, et le personnel soignant – du fait de leur exposition quotidienne à un grand nombre de personnes. La question sera examinée prochainement par la CIIP, indique Jean-Pierre Siggen.

Collaboration: Grégoire Baur