haute-savoie

A la Suisse, Saint-Gingolph reconnaissante

La bourgade sur les rives du Léman doit à ses voisins suisses de ne pas avoir été rasée par les nazis les 22 et 23 juillet 1944.Deux témoins de l’époque se souviennent de ces deux journées gravées dans la mémoire des habitants

A la Suisse, Saint-Gingolph reconnaissante

Haute-Savoie La bourgade sur les rives du Léman doit à ses voisins suisses de ne pas avoir été rasée par les nazis les 22 et 23 juillet 1944

Deux témoinsde l’époquese souviennentde ces deux journées gravées dansla mémoiredes habitants

Elle était la petite fille qui jouait à la balle sur la frontière. Sa grand-mère suisse tenait l’hôtel Bellevue, à cinquante mètres des chevaux de frise. Sa mamie française habitait de l’autre côté. L’Allemande de faction dans la casemate, surnommée «la fouilleuse», ne prêtait pas attention à cette gamine de neuf ans qui allait d’un pays à l’autre en sautillant. Micheline Baré, 79 ans aujourd’hui, raconte: «Dans mes socquettes et mes chaussures, il y avait des messages codés. J’étais en fait un agent de liaison et j’en étais fière. Mon père, André Zénoni, était le chef local de la Résistance française.» Nous sommes en juillet 1944, à Saint-Gingolph, bourgade franco-suisse barrée en son milieu par une frontière dont la guerre a forcé le trait. Mais l’église en territoire français demeure commune tandis que le terrain de foot, sur sol suisse, attire tous les gosses. Le Débarquement allié en Normandie a eu lieu, la Wehrmacht commence à céder du terrain. Micheline Baré se souvient de ce 22 juillet 1944: «Il y a eu tout à coup, vers 11h, des tirs, c’était l’attaque des maquisards. J’étais chez ma mémé suisse.» Ce jour et le suivant sont gravés à jamais dans la mémoire des Gingolais. Septante ans plus tard, ils seront commémorés le 23 juillet prochain avec, en fil rouge tendu entre la France et la Suisse, un vibrant hommage rendu par les Savoyards aux Helvètes. Micheline résume: «Les habitants de l’époque et le village doivent à leurs voisins suisses de ne pas avoir subi le même sort qu’Oradour-sur-Glane*. Nous leur sommes éternellement reconnaissants.»

Retour sur ce 22 juillet 1944. L’attaque par une vingtaine de FTP (Francs-Tireurs et Partisans) est un échec. L’idée était de prendre le poste frontière puis d’encercler l’hôtel de France, où se trouvait la garnison allemande forte d’une trentaine d’hommes. Mais un maquisard un peu nerveux tire sur une patrouille, ce qui annihile l’effet de surprise. Voix alerte et ouïe fine, André Cuendet, qui aura cent ans en octobre prochain, était aux premières loges. L’ancien garde-frontière suisse, de service ce jour-là, se souvient: «Ceux qui sont descendus de Novel, au-dessus de Saint-Gingolph, étaient des jeunes résistants, ils tiraient n’importe comment et n’importe où. Ils n’avaient aucune expérience de la chose militaire. J’ai enfilé alors mon casque et j’ai pris mon mousqueton. Ça pétait de partout.»

Premières salves, premiers morts. Un couple à vélo est touché. La rue Nationale est le théâtre de rudes combats. Deux jeunes FTP tombent sous les balles. Une dizaine d’Allemands vont périr. «La baraque allemande à la frontière a été visée, je connaissais ces gardes, c’étaient tous des grands-pères plutôt inoffensifs, sauf un qui était jeune et plutôt doux, il a été tué. La fouilleuse, elle, avait le dos en sang», relate André Cuendet. Il poursuit: «Alors, j’ai tiré les chevaux de frise pour qu’elle soit soignée, trois autres Allemands en ont profité pour filer en Suisse. Je me suis fait engueuler par mon chef parce qu’il aurait fallu une demande officielle pour les laisser entrer. Mais ça n’était pas le bon moment pour remplir des documents!»

L’opération des FTP a échoué. Le clairon sonne la retraite en direction de Novel. Dans la soirée, un silence pesant enveloppe Saint-Gingolph. La population craint des représailles. André Zénoni, le chef des FTP, contacte André Chaperon, président de la partie suisse de Saint-Gingolph, pour autoriser femmes et enfants à se réfugier en Suisse, tandis que les hommes rejoindront le haut de Novel. Le Valaisan accepte et désobéit donc aux ordres de neutralité de Berne. Des trains sont affrétés pour évacuer les Gingolais vers Vevey. Mieux, André Chaperon se rend en territoire français pour parlementer avec le capitaine Hartmann, le chef de la brigade allemande. Celui-ci lui affirme qu’il a reçu l’ordre de raser tout le village.

Le dimanche 23 juillet, André Cuendet voit arriver vers 11h des renforts allemands, «une garnison SS venue d’Annemasse, en colonnes par quatre, équipée de lance-flammes.» L’ancien garde-frontière se souvient: «A leur tête, il y avait un merdeux d’officier qui avait la gueule d’Hitler. Il avait du mépris pour les Français, mais aussi pour nous, les Suisses. Ils ont commencé à fouiller les maisons et à les piller. Ils prenaient tout, jusqu’aux pompes à vélo.» Les vaches, moutons et chevaux abandonnés sont regroupés. Tout ce cheptel sera retrouvé à Annemasse. Les SS mettent la main sur six habitants, dont l’abbé Rossillon, qui n’ont pas voulu quitter le village. Ils seront passés par les armes. «Je les ai vus tous alignés sur le pont de la Morge près de la frontière, j’ai reconnu le curé mais aussi Monsieur Rinolfi, un handicapé, et Arlette Boch, une jeune femme très belle. Plus tard, on a entendu les rafales», murmure Micheline Baré.

Puis les SS dirigent leurs lance-flammes sur les maisons et les granges de la partie supérieure du village. Tandis que le feu menace de se propager, le colonel-brigadier de l’armée suisse Julius Schwarz s’adresse de manière impérieuse en allemand aux officiers SS qui se tiennent sur le pont. Il leur intime l’ordre de cesser les fusillades et leur indique que l’église appartient à la paroisse entière de Saint-Gingolph. «Au cas où vous vous en prendriez à elle, nous la défendrions manu militari», avertit à son tour André Chaperon. Julius Schwarz ordonne alors aux pompiers de Villeneuve, Aigle, Monthey et du Bouveret de venir en aide à leurs collègues. Ils mettent leurs lances à eau en batterie et, perchés sur le toit de la douane suisse, arrosent le sol français. Ils ne peuvent en faire plus, neutralité oblige. C’est à ce moment que le capitaine Hartmann, qui n’est pas un SS, prend, malgré les ordres, l’initiative de traverser la frontière et de s’emparer d’une lance. Ses hommes l’imiteront. Ce Hartmann sera acquitté lors du procès de Lyon, après-guerre. Les SS, eux, se sont volatilisés, laissant derrière eux des morts, des blessés et 80 habitations détruites. Au total, la Suisse a donné asile à 313 Français, qui ont ainsi échappé à la mort ou la déportation.

* Village de Haute-Vienne incendié par la Waffen-SS le 10 juin 1944, 642 habitants périrent, sous le tir des mitrailleuses pour les hommes, asphyxiés dans l’église en feu pour les femmes et les enfants.

«A leur tête, il y avait un merdeux d’officier qui avait la gueule d’Hitler. Il avait du mépris pour les Français, mais aussi pour nous, les Suisses»

Publicité