La Suisse a beau compter parmi les pays les plus industrialisés et développés du monde, c'est comme si elle avait toujours mis de côté la question de la taille des villes. Du coup, les métropoles qui se constituent sans qu'on les ait vraiment pensées ni voulues sont confrontées à de grandes difficultés d'accès.

C'est le constat du géographe Jacques Lévy, de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), qui s'exprimait lundi à Neuchâtel lors d'un colloque sur les mutations du territoire co-organisé par Le Temps et la revue Tracés, bimensuel de la Société des ingénieurs et architectes (SIA). Pour Jacques Lévy, la ville «c'est beaucoup de choses sur une petite étendue. Cela implique qu'il y ait aussi non-ville, autrement dit qu'on n'offre pas la même chose partout.»

Le but de ce colloque était justement de se pencher sur la crise que connaît le modèle suisse traditionnel de développement, basé sur la volonté de mettre les mêmes prestations à disposition sur l'ensemble du pays. La discussion s'est organisée à partir de «La Suisse - un portrait urbain», publié en 2005 par l'ETH Studio Basel. Cette importante recherche, à mi-chemin entre le constat et la proposition visionnaire, distingue sur le territoire trois régions métropolitaines, 5 réseaux de villes, de zones calmes, des villes saisonnières dans les Alpes, ainsi que des friches alpines. Les zones calmes - le Gros-de-Vaud et la Gruyère pour la Suisse romande - sont identifiées par les auteurs comme une alternative à une urbanisation rampante de tout le Plateau suisse. «Prenons plutôt la Suisse à cinq vitesses comme un modèle de développement et cherchons des stratégies pour chacune de ces régions», souligne Christian Schmid, de l'ETH Studio Basel. Le travail «La Suisse - un portrait urbain» fait partie des propositions récentes qui s'interrogent sur l'avenir des politiques territoriales. Les recommandations de l'Office fédéral du développement territorial, qui visent à concentrer l'habitat le long des grands axes de transport, en font partie. Comme l'idée radicale d'Avenir Suisse de laisser les zones de montagne à leur sort. Les défenseurs d'un territoire suisse entièrement irrigué par les services et les subventions n'ont pourtant pas dit leur dernier mot. «C'est le rôle de l'Etat d'assurer une répartition dans tout le pays, la main publique doit être forte en matière de développement», lance Hans Stöckli, conseiller national et maire de Bienne.

Les leçons de l'affaire Amgen

D'autres participants ont exprimé beaucoup de doutes sur la faisabilité, d'une planification à large échelle. Le conseiller d'Etat fribourgeois Pascal Corminbœuf saisit pourtant l'occasion pour regretter que l'on n'ait «pas tiré les leçons de l'affaire Amgen», dont l'implantation pourrait avoir été compromise par les rivalités cantonales. «Si un géant de l'industrie mondiale voulait à nouveau venir, la Suisse serait-elle capable de l'accueillir? Je réponds non!» Les urbanistes et autres ingénieurs ont quant à eux fait leur deuil du temps où ils étaient les seuls à dessiner en toute quiétude ce qui existait en matière de planification. «Aujourd'hui, notre mission première est de créer les conditions du débat public pour décider ce qu'il faut faire», résume Fred Wenger, d'Urbaplan. Ce que Hans Stöckli traduit à sa façon: «L'ambition des urbanistes n'est plus de faire bouger les choses, mais de faire bouger ceux qui font bouger les choses.»