«Une diatribe, une imprécation, une attaque en règle»: voilà, selon le mot d'un banquier, ce que la finance helvétique attend du rapport de la mission parlementaire française sur le blanchiment des capitaux en Europe, qui sera rendu public le 21 février à Paris. Consacré à la Suisse, ce document encore confidentiel suscite une certaine agitation chez les fonctionnaires fédéraux chargés de défendre les intérêts de la place financière suisse. Sa parution intervient en effet au moment où Berne doit batailler pour préserver son secret bancaire et sa part du gâteau financier mondial face aux exigences de transparence de l'Union européenne et des Etats-Unis.

Certes, les sources officielles expliquent que le travail des parlementaires est sans importance puisqu'il ne reflète pas les vues du gouvernement français. Ce dernier ne prendra vraisemblablement pas position sur un document qui ne l'engage pas, puisqu'il est le fait d'élus du parlement. Mais les responsables helvétiques savent que ce rapport au parfum de vitriol ne manquera pas d'être utilisé par les puissances financières concurrentes de la Suisse dans la délicate partie diplomatique engagée dans le domaine de la surveillance internationale des mouvements de capitaux. L'intérêt que le sujet semble susciter dans les médias suisses et étrangers suscite un certain agacement au sein de l'administration: «Je reçois au moins cinq téléphones de journalistes par jour, se lamente un haut fonctionnaire. La Suisse est vraiment le seul pays au monde où un étranger qui vient pour nous critiquer a pareillement droit aux gros titres.»

Au sein de l'administration, on s'active déjà pour contrer les attaques que devrait contenir le rapport au sujet du dispositif de lutte antiblanchiment mis en place par la Suisse au cours des dernières années. L'ambassade de Suisse à Paris a tenté de se renseigner discrètement pour connaître à l'avance le contenu du document. Une ligne de défense a été arrêtée par le Département fédéral des finances, et s'articule sur les points suivants: les efforts exemplaires de la Suisse dans le combat contre les capitaux criminels sont reconnus par les instances internationales compétentes, et les difficultés bien réelles qui existent dans l'application des lois antiblanchiment recevront des solutions appropriées.

Le communiqué officiel qui répondra au rapport français sera assorti de commentaires officieux insistant sur le manque d'objectivité de la délégation parlementaire à majorité socialiste, et sur le fait que la France, contrairement à la Suisse, n'a rien fait pour saisir les avoirs de dictateurs comme le Zaïrois Mobutu ou le Nigérian Sani Abacha. Elle n'est donc pas bien placée pour donner des leçons aux autres pays en matière de lutte contre l'argent sale.

Les préparatifs du rapport se sont déroulés dans une ambiance tendue. Comme on l'admet des deux côtés, les relations entre le chef de file de la mission française, Arnaud Montebourg, et certaines autorités suisses ont été tout juste polies. La justice du canton de Zurich et des fonctionnaires fédéraux ont refusé de répondre à plusieurs questions du député, expliquant que cela «signifierait accomplir un travail démesuré». Les autorités fédérales ont interdit aux parlementaires d'utiliser certains propos tenus par les responsables suisses de la lutte antiblanchiment.

De nombreux banquiers estiment cependant que l'accueil fait aux élus français était encore trop cordial et qu'il aurait mieux valu ne pas les recevoir du tout. Nul doute que cette mauvaise humeur réciproque n'a pas contribué à adoucir le ton d'un rapport qui s'annonce à peine moins virulent que ceux déjà consacrés par les mêmes parlementaires à Monaco et au Liechtenstein.