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«La Suisse s’expose à une bombe à retardement»

L’Etat ne peut pas s’occuper, seul, des jeunes migrants, estime Rolf Widmer. Le spécialiste veut faire participer des familles en Suisse

Rolf Widmer* a participé à la rédaction d’un manuel de bonnes pratiques pour l’accueil des jeunes requérants dans les six cantons romands. Le Bâlois de 65 ans est président de la Fondation suisse du service social international, un réseau international pour la protection des enfants. Il est également directeur de l’association Tipiti, mandatée par Appenzell Rhodes-Extérieures pour organiser la prise en charge des mineurs non accompagnés.

De quel encadrement ont besoin les enfants exilés, sans famille?

Ils doivent pouvoir compter sur une personne de référence et un encadrement pédagogique. Un enfant a besoin d’un espace pour faire ses devoirs, pour jouer, ainsi que d’accompagnants qui lui offrent un encadrement stimulant. Les jeunes ne peuvent pas être placés avec des adultes, sans aucune protection. Ils sont trop vulnérables et traumatisés. Un centre d’accueil collectif ne peut pas garantir leur bien-être: les enfants peuvent être exposés à des pressions physiques et psychiques, et même à des violences sexuelles. On les considère trop souvent comme réfugiés mais ils sont avant tout des enfants. Un adolescent n’est pas encore indépendant, même à 17 ans.

Combien d’éducateurs sont nécessaires?

Dans les institutions spécialisées pour les jeunes Suisses en difficulté, on compte un éducateur pour deux enfants. Pour les réfugiés, on pourrait se limiter à un adulte pour quatre enfants. J’ai présenté à Appenzell un modèle avec moins d’encadrants professionnels (un adulte pour huit enfants), mais en comptant sur l’appui de la société civile. Je propose que chaque enfant ait une personne de référence dans une famille intégrée en Suisse. Celle-ci suivrait le parcours du jeune, en le rencontrant régulièrement, en s’intéressant à lui, en partageant des moments privilégiés et en l’encourageant dans sa formation. Y compris après sa majorité. Emotionnellement, c’est crucial pour lui permettre de se construire. Nous avons déjà réalisé une expérience similaire à Zurich lors de la guerre de Bosnie, en 1992. Quelque 400 familles bosniennes étaient en contact avec des familles suisses, bénévoles. Certains ont noué des liens extraordinaires qui perdurent aujourd’hui. Je pense que l’Etat ne peut pas s’occuper seul de la question des jeunes migrants.  

Plusieurs cantons s’inquiètent de «l’explosion des coûts». A combien s’élève un encadrement professionnel?

La Confédération donne un forfait de 1500 francs par mois par requérant. Mais pour les jeunes non accompagnés, il faut compter au minimum le double. Pour Appenzell, j’ai calculé en effet 105 francs par jour et par enfant. D’autres cantons dépensent davantage, comme Berne, mais politiquement, je ne pouvais pas demander plus à Appenzell. J’ai donc misé sur l’aide de la société civile.

Selon une enquête de la télévision alémanique, des sociétés privées chargées de l’accueil des migrants sont soupçonnées de s’enrichir sur le dos des réfugiés…

Les mandats ne doivent être confiés qu’à des ONG à but non lucratif et les prestations doivent être transparentes. Je comprends néanmoins que certains cantons hésitent à montrer les contrats. La question est sensible depuis l’affaire Carlos. Certains diront que 100 francs par jour, c’est trop! Pourtant, un enfant dans une institution spécialisée coûte entre 350 et 400 francs par jour. Un bon encadrement se révèle cher, mais il représente une économie sur le long terme. Si la Suisse n’investit pas maintenant pour l’intégration des jeunes, elle s’expose à une bombe à retardement, en matière de coûts d’aide sociale, de police, etc.

*Président de la fondation suisse du service social international

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