aide suisse en Tunisie

La Suisse tente de stopper l’exode tunisien

La Suisse soutient la Tunisie dans sa transition démocratique. La lutte contre la migration irrégulière est un des axes choisis. Reportage

Blouson de cuir noir, visage carré et voix fluette, Youssef est déterminé: «Rien ne me plaît ici. Il n’y a rien à faire. Je vais brûler. Il faut que je voie de moi-même si j’arrive à trouver du travail en Europe.» Dans le jargon tunisien, «brûler» signifie migrer illégalement. Nous sommes dans les locaux étroits de l’association Nour, à Tataouine, dans le sud tunisien.

Créée par des jeunes après la révolution, l’association cherche à occuper des adolescents démunis, rongés par la désillusion – l’immolation, mardi, en plein centre de Tunis d’un vendeur de cigarettes de 27 ans n’en est qu’un triste exemple. Surtout, elle cherche à leur faire renoncer à la migration illégale. Youssef, 21 ans, est chômeur. A côté de lui, Moez, 20 ans, silhouette frêle et, si tout va bien, son bac dans quelques mois. Lui aussi veut «brûler». Ils viennent pourtant tous deux d’écouter d’une oreille le récit peu enviable de Mohamed, de huit ans leur aîné, de retour au pays après avoir échoué en Europe.

Mohamed était parti en Grèce via la Turquie, grâce à différents réseaux de passeurs tenus par des Kurdes, des Tunisiens, des Algériens et des Palestiniens. Il a connu la prison, a dû voler, vendre du haschisch, fréquenter des gens infréquentables. «Je suis resté un an à Athènes, j’ai même acheté, à des Soudanais, une carte de séjour française volée, avec une photo qui me ressemblait vraiment. Mais je n’ai jamais trouvé de travail viable. Un jour, j’ai compris que je n’avais pas d’autre choix que de rentrer et chercher un avenir ici.» Depuis, cet homme au visage mélancolique s’est marié et a trouvé un petit emploi. Sur leurs chaises, Youssef et Moez, mains dans les poches, sont restés de marbre. «Je sais bien que l’Europe n’est pas le paradis. Mais il a essayé. Je vais faire pareil, en partant en bateau vers l’Italie. Même si je dois y laisser ma peau», commente l’aîné.

L’association Nour a du pain sur la planche. La Suisse soutient son projet de sensibilisation contre la migration irrégulière à hauteur de 50 000 francs. «Par rapport au 1,4 million que nous injectons dans la reconstruction de six écoles dans la région ou aux 7,5 millions de soutien à des microentreprises grâce à des prêts, c’est un petit projet, mais il est important: dans le domaine de la migration, il faut agir en amont et aider à consolider les différentes structures du pays», souligne l’ambassadeur de Suisse en Tunisie, Pierre Combernous, qui a accompagné un groupe de journalistes pendant quatre jours.

Il ajoute: «Avec le blocage des avoirs du clan Ben Ali, l’axe migratoire a tout de suite été notre deuxième porte d’entrée dans le pays.» La Suisse a en effet rapidement aidé la Tunisie à faire face à l’afflux de réfugiés d’une trentaine de nationalités venant de Libye. En finançant, dans le camp de Choucha, situé à la frontière libyenne, un programme de soutien au retour volontaire pour 220 personnes. Ce camp fermera en juin.

Berne a tout intérêt à contribuer à renforcer, comme elle le peut, la situation économique en Tunisie: avec les révolutions arabes, de nombreux Tunisiens sont venus tenter leur chance en Suisse (voir infographie). Beaucoup de ces «réfugiés économiques», sans motif d’asile, ont été stigmatisés en raison d’actes de délinquance. En 2012, seuls quatre Tunisiens ont obtenu l’asile, par regroupement familial. Le «partenariat migratoire» signé par Berne et Tunis en juin 2012 devrait faciliter les renvois, et comprend aussi un programme d’aide au retour qui peut aller jusqu’à 4000 francs pour ceux qui acceptent de rentrer un projet en tête.

On file à Médenine, à une cinquantaine de kilomètres de Tataouine. Rencontre avec Fathia, dans son atelier familial de fabrication de canapés en mousse, à deux pas d’un petit marché ensablé. Fathia est une énergique quadragénaire, au regard perçant, qui ne manque pas d’autorité. «C’est notre Dame de fer à nous!» glisse un homme, au milieu de sofas clinquants. Fathia a bénéficié d’un prêt consenti par une des associations actives dans ce domaine soutenues par la Suisse, et compte en faire bon usage. Elle travaille jour et nuit, et veut agrandir son salon d’exposition. Surtout, elle a su convaincre son fils Ramzi de rester. Penaud, il avoue avoir pensé à «brûler». «J’étais au chômage. Mais ma mère m’a nommé chef d’atelier. Elle m’a convaincu que je serais plus utile ici pour développer son commerce.»

«Je vais faire pareil, en partant en bateau vers l’Italie. Même si je dois y laisser ma peau»

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