Justice

En Suisse, un féminicide toutes les deux à trois semaines

Alors qu’une femme meurt toutes les deux à trois semaines sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint, les places d’hébergement d’urgence demeurent insuffisantes, tout comme les mesures de protection des victimes

Elles se limitent à la rubrique faits divers des journaux lorsqu’elles virent au drame, mais passent la plupart du temps inaperçues. Pourtant, les violences conjugales sont le reflet d’un phénomène de société plus large qui touche avant tout les femmes (à 91%). En Suisse, une femme meurt toutes les deux à trois semaines sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. Sur la période 2009-2018, 25 personnes en moyenne sont décédées chaque année des conséquences de la violence domestique dont 4 enfants. Entre 2017 et 2018, ce fléau a connu une augmentation de +8,8%. Samedi, des manifestations auront lieu en France et en Suisse sous la bannière #NousToutes pour dénoncer une situation intolérable.

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Dans l’actualité récente, les tentatives de féminicide ne manquent pas. Mi-novembre, un homme de 32 ans a poignardé son ex-compagne devant la gare de Morges. Lourdement blessée au cou, la victime a été transportée d’urgence au CHUV. Selon les premiers éléments de l’enquête, le couple était marié mais vivait séparé depuis plusieurs mois. Quelques semaines plus tôt, c’est une mère de famille jurassienne qui était mortellement touchée par son compagnon, contre qui elle avait porté plainte pour violences conjugales et qui faisait l’objet de mesures d’éloignement. L’homme a finalement retourné l’arme contre lui, laissant trois enfants orphelins. Depuis le drame, le canton du Jura a décidé d’instaurer un système d’alarme visant à mieux détecter les situations critiques.

Menaces, injures, harcèlement

Comment se manifeste la violence au sein du foyer? Avant les coups, il y a bien souvent du dénigrement, du harcèlement, des menaces ou encore des insultes. Selon l’Office fédéral de la statistique, 18 522 infractions attribuées à la violence domestique ont été recensées en 2018. Dans 47,8% des cas, il y avait une relation de couple entre la victime et le suspect. Dans 25,7%, il s’agissait d’un ancien partenaire. 16,5% des cas de violence entre parents et enfants ont par ailleurs été dénoncés.

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Très vif en France, où la ministre de la Justice a récemment reconnu des «défaillances» dans la protection des victimes, le débat sur les violences conjugales s’impose également en Suisse. Mi-novembre, la Confédération a annoncé vouloir débloquer un crédit de 3 millions de francs pour des campagnes nationales de prévention et des mesures de formation pour les professionnels. L’arsenal judiciaire est lui aussi en train de s’élargir. Dès juillet 2020, la victime qui porte une affaire de violence, de menaces ou de harcèlement devant le tribunal ne devra plus assumer seule les frais de procédure. La décision de suspendre ou de classer une procédure sera prise conjointement par la victime et les autorités. Dès janvier 2022, enfin, le juge pourra aussi ordonner que l’auteur présumé soit muni d’un bracelet électronique pour vérifier qu’il respecte l’interdiction de périmètre ou de contact. A ce sujet, la Verte Sibel Arslan a déposé un postulat pour savoir quels instruments protègent le mieux les victimes.

Manque de places d’hébergement

A Genève, le foyer Arabelle, qui héberge des femmes battues, est appelé à l'aide tous les deux jours. «Actuellement, une centaine de personnes sont sur liste d’attente, déplore le directeur du lieu Marc-Antoine La Torre. Nous n’avons que dix-huit chambres à disposition, il faut jauger les urgences, en prenant le risque que certaines situations traînent et s’aggravent.» Pour celles qui obtiennent une place, quitter le domicile conjugal n’est pas une décision anodine. «Les victimes sont souvent dans une situation d’emprise, d’isolement social et financier, ce qui explique qu’elles mettent parfois des années avant d’oser parler, souligne Marc-Antoine La Torre. Partir signifie pour elles tout quitter. Lorsqu’elles arrivent au foyer, leur vie tient parfois dans une valise.»

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Lorsqu’elle fonctionne, l’expulsion de l’auteur ne règle pas tout. «Bien souvent, les victimes ne peuvent plus vivre dans un domicile trop chargé en souvenirs et en souffrances, où elles ne se sentent pas en sécurité», estime Marc-Antoine La Torre. La plupart du temps, la reconstruction passe par un déménagement voire un changement de quartier ou de ville. A ses yeux, la loi devrait être plus ferme pour condamner les diverses formes de violences telles que le stalking, le harcèlement ou encore le chantage. Les violences psychologiques ne sont pas prises en compte par la loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions (LAVI), qui retient uniquement les infractions pénales. Pourtant, elles sont bien souvent les prémices d’une violence physique.

Viol conjugal reconnu

En 2018, le Centre genevois de consultations de la LAVI a enregistré une hausse des demandes de 23%. Comment l’expliquer? «Un plus grand accès à la dénonciation, légitimée par la mobilisation de la rue et le mouvement #MeToo ou encore un réseau qui fonctionne mieux», évoque la directrice Muriel Golay. Alors qu’en 2017, le centre a connu un pic inédit de violences sexuelles (plus de 300 contre 200 en moyenne les années précédentes), Muriel Golay rappelle qu’elles ont souvent lieu au sein du couple. «Il faut du temps pour faire avancer les mentalités. Avant 2004, le viol conjugal n’existait pas juridiquement.»

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