Le standard téléphonique ouvert par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a été pris d’assaut par la population. Si l’OFSP s’est voulu, hier, rassurant sur l’évolution de l’épidémie de grippe porcine, il n’a toutefois pas caché que la Suisse se préparait au pire. Y compris à une pandémie mondiale.

Les autorités helvétiques restent pendues aux décisions de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Union européenne. Si l’OMS décide de relever de 3 à 4 le niveau d’alerte sanitaire, la Suisse suivra. Cette décision devra être formellement arrêtée par le Conseil fédéral. Un état-major de crise, réunissant la chancellerie et plusieurs départements fédéraux sera alors institué et placé sous la direction du Département de l’intérieur. «Les mesures prévues lors d’une phase 4 visent avant tout à interrompre les chaînes de transmission d’un pays à l’autre, à restreindre les voyages et à effectuer des contrôles aux aéroports», précise l’OFSP.

Jean-Claude Piffaretti, le président du «Groupe de travail Influenza» mis en place par la Confédération, assure, en se référant à l’OMS, que la Suisse est «l’un des pays les mieux préparés au monde» à une pandémie. «Le Plan suisse de pandémie influenza, centré sur le virus H5N1, est également applicable à la grippe porcine», souligne le professeur associé de l’Université de Genève, spécialiste de biosécurité. «Il règle toute une série de mesures devant être déclenchées à chaque phase de la pandémie. Ces mesures vont de la communication des autorités aux diagnostics cliniques et de laboratoire, en passant par l’intensification de la surveillance épidémiologique, la simulation d’une vaccination de masse, les mesures dans les aéroports ou la gestion des stocks de médicaments antiviraux.» A côté des questions sanitaires, précise encore Jean-Claude Piffaretti, «le document traite aussi de la gestion socio-économique du pays. Il formule des recommandations aux entreprises privées et publiques qui pourraient être appelées à fonctionner avec un quart de leur personnel en moins».

kOn s’organise dans les hôpitaux

Les Hôpitaux universitaires genevois (HUG) ont réactivé la cellule épidémique mise sur pied pour la grippe aviaire. Elle se réunit désormais tous les jours à 12h30. Le plan a nécessité de légères adaptations car la situation actuelle diffère un peu de la précédente, explique Pierre Brennenstuhl, responsable de la cellule. Et quelles sont les mesures prises? Si un cas suspect se présente, il y a un tri aux urgences, comme cela se fait lors de fortes épidémies de grippe. Les personnes suspectées d’être infectées par le H1N1 doivent mettre un masque, idem pour le personnel soignant. Si des hospitalisations s’avèrent nécessaires, les malades seront regroupés dans une même unité. «Nous attendons des instructions de l’OFSP, mais le passage au degré 4 d’alerte ne changerait rien à ces mesures. Et pour l’instant nous n’en sommes pas au stade épidémique, nous sommes plutôt dans un stade de préparation», explique Pierre Brennenstuhl. Et si une pandémie se déclarait, où mettrait-on les malades? «A l’Hôpital Beau-Séjour, où nous pourrions libérer 300 places. Les cliniques privées devraient aussi accueillir quelque 140 patients.

kLes aéroports «en veille»

Officiellement, l’Aéroport international de Genève a vécu hier une journée comme les autres. Le niveau d’alerte 3 fixé par l’OMS ne l’oblige pas, en effet, à prendre la moindre mesure particulière. Mais il en a été tout autrement derrière les apparences. «Le fait que nous n’ayons actionné aucun plan ne doit pas tromper, confie son attaché de presse, Bertrand Stämpfli. Nous sommes très vigilants depuis quelques jours. Disons que nous sommes en éveil, pas en alerte.»

L’aéroport de Cointrin comme celui de Kloten obéit à un Business continuity plan (BCP) élaboré ces dernières années en étroite collaboration avec les autorités suisses. Ce document a pour but d’assurer le fonctionnement des «plateformes aériennes» aux différentes étapes d’une possible escalade sanitaire. «On considère les aéroports d’un œil méfiant dans ce genre de circonstances, continue Bertrand Stämpfli. On les voit comme des portes d’entrée de personnes atteintes par la maladie et donc susceptibles de la propager. Il ne faut pas oublier qu’ils servent alors aussi de canal d’arrivée des médicaments.»

Par conséquent, pas question d’interrompre le trafic. Ce qui n’empêche pas de prendre, le cas échéant, toutes sortes de mesures. Selon le BCP, le passage à un niveau d’alerte 4 donnerait le signal d’un branle-bas de combat. Des premières mesures concrètes seraient prises, comme la distribution de brochures explicatives aux voyageurs. Des procédures supplémentaires de «traçabilité» des passagers permettraient par ailleurs de retrouver plus facilement les personnes ayant voyagé des heures durant en compagnie d’un malade.

La Suisse demeure calme en comparaison internationale. De nombreux autres pays ont davantage renforcé leurs contrôles aux aéroports. A commencer par les Etats-Unis, qui se trouvent il est vrai en première ligne, et la Russie, où tous les avions en provenance du continent américain ont droit à une inspection en règle. Mais c’est en Extrême-Orient, la région du monde la plus sujette aux pandémies, que les mesures les plus spectaculaires ont été décidées. A Hong Kong, victime il y a quelques années de la grave épidémie connue sous le nom de SRAS, chaque passager voit sa température testée par infrarouge. Et des mesures de quarantaine sont imposées à toute personne en provenance d’un des pays touchés par la maladie et présentant des symptômes. Des scanners thermiques ont été installés dans plusieurs autres aéroports internationaux de la région, dont ceux de Bangkok et de Djakarta.

Différence d’attitudes, différence de moyens aussi. «A l’heure qu’il est, reconnaît Bertrand Stämpfli, nous ne possédons pas de caméras thermiques susceptibles de mesurer à distance la température des voyageurs. C’est là un instrument passablement controversé, qui prête à confusion. Température élevée ne signifie pas forcément fièvre. Et fièvre ne signifie pas forcément grippe.» Pour les moyens miracles, il faudra attendre.

kVoyageurs, prudence

La grippe porcine a rejoint lundi la piraterie et les enlèvements au Sahara parmi les risques mis en exergue par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) dans la rubrique «Conseils aux voyageurs» de son site internet. Les autorités suisses restent cependant très prudentes. Elles se contentent d’émettre deux recommandations: d’abord de lire, avant le départ, les informations publiées sur différents sites spécialisés et de «consulter au besoin un médecin ou un centre de vaccination»; ensuite de suivre, pendant le voyage, les conseils des autorités sanitaires locales et de consulter sans délai un médecin en cas de symptômes grippaux.

Le DFAE ne recommande pas aux Suisses d’éviter le Mexique. D’autres pays européens comme l’Allemagne, ont franchi ce pas hier. La commissaire européenne de la Santé Androulla Vassiliou également. «Nous ne sommes pas des médecins pour connaître la dangerosité précise de cette épidémie», justifie un des porte-parole du DFAE, Erik Reumann. Nous nous contentons de suivre les directives de l’Office fédéral de la santé publique.» Or, l’OFSP a refusé jusqu’à hier soir de donner des conseils particuliers aux voyageurs par crainte des effets juridiques que pourrait avoir une telle attitude. Il a promis en revanche que si l’UE sautait le pas, il le ferait à son tour.