Formation

La Suisse, un territoire en manque de spécialistes

Administrations et bureaux privés peinent à recruter des aménagistes bien formés pour un métier dont les exigences sont devenues complexes. Une aubaine pour les postulants étrangers

Alors qu’ils n’ont jamais été autant recherchés, les professionnels de l’aménagement du territoire manquent à l’appel. Cette pénurie en effectifs et en compétences pointues préoccupe les associations professionnelles de la branche, qui viennent de lancer une «Charte pour la promotion de la relève.» Cosigné par certaines universités, ce document s’adresse notamment au monde académique. «L’aménagement du territoire est au coeur de l’actualité, mais pas au coeur des préoccupations des hautes écoles», déplore la Fribourgeoise Giancarla Papi, présidente des aménagistes cantonaux.

Dans les administrations comme dans les bureaux privés, l’aménagement a longtemps été le fait d’architectes, puis d’urbanistes, acquérant sur le tas une compétence métier. Ce parcours traditionnel n’est plus considéré comme suffisant tant la profession est devenue complexe. La nouvelle Loi fédérale sur l’aménagement du territoire, la fameuse LAT, est l’expression de ce changement. «La logique n’est plus celle de l’extension et des nouveaux quartiers, c’est celle de la densification, du développement de la ville sur elle-même», explique Igor Andersen, l’un des directeurs d’Urbaplan, l’un des grands bureaux romands.

Il était déjà difficile de trouver simultanément chez les aménagistes la théorie et la culture du territoire, qui donnent une vision, ainsi que les aptitudes techniques permettant d’être rapidement opérationnel. On attend désormais davantage: d’importantes compétences sociales, comme meneurs de projets. «Un ensemblier, avec entregent et capacité de négociation», décrit Vassilis Venizelos, membre de la direction de l'Office de l'urbanisme de l’État de Genève. «Un chef d’orchestre», résume Igor Andersen.

Les chiffres qui dérangent

Actuellement, un tiers des candidats aux places vacantes n’ont pas accompli leur formation en Suisse. Cela n’est pas idéal, dans la mesure où le métier devrait être en étroite correspondance avec le territoire lui-même, sa langue et sa culture. «On s’arrache les bons profils, note Giancarla Papi, la cheffe du service fribourgeois de l’aménagement. Ces spécialistes importés, par exemple des écoles de Paris, Lyon, Kaiserslautern ou Hambourg, ont certes comme handicap leur méconnaissance du droit suisse, mais sont parfois mieux armés pour faire face à l’exigence de pluridisciplinarité. Dans les cantons alémaniques, plusieurs chefs de service du territoire sont de nationalité allemande.

«Nous cherchons chaque année 120 aménagistes qualifiés, alors que les filières suisses n’en forment que 60», affirment les signataires de la charte pour la promotion de la relève. Des chiffres qui irritent en Suisse romande, car ils ne tiennent pas compte des efforts de formation de ce côté de la Sarine. Les 60 diplômés recensés made in Switzerland sont issus exclusivement de la haute école spécialisée de Rapperswil (SG) et d’un post-grade de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, seuls agréés au registre professionnel.

Dispersion romande

La maîtrise en développement du territoire que l’Université de Genève a lancé en 2014, en collaboration avec la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture (Hepia) et l’Université de Neuchâtel, est en cours d’évaluation en vue de cette homologation. «Notre filière a un grand succès, note Laurent Matthey, son responsable. Nous avons reçu 90 dossiers pour la troisième volée, dont nous ne pourrons accepter au mieux que la moitié. Je n’ai aucune crainte quant aux débouchés sur le marché.»

La Suisse romande a abordé la formation des aménagistes avec dispersion et hésitation. Il n’a pas été possible d’y intéresser l’EPFL et c’est un peu chacun pour soi. L’Université de Lausanne n’a pas voulu signer la Charte pour la promotion de la relève, ne souhaitant pas s’engager en l’état sur un document qui lui aurait été présenté dans la précipitation. L’UNIL dispense pourtant un master en géographie avec volet aménagement du territoire, lui aussi en cours d’évaluation pour le registre professionnel.

«Un costume sur mesure»

«Il manque à l’aménagement une filière complète spécifique, note Thierry Chanard, patron d’un grand bureau d’urbanisme vaudois. Il explique ce déficit par le manque de volonté politique autant que par des désaccords entre académie et profession sur le cursus à privilégier. «Je forme mes jeunes à l’interne», lance ce directeur, pour qui «le plus important serait de restaurer une culture de projet dans un métier menacé par la technicité et le juridisme.»

«C’est sans doute parce qu’on ne reconnaît pas l’aménagement comme un champ d’étude à part entière qu’on ne parvient pas à lui couper un costume sur mesure», note Pierre-Yves Delcourt, président des urbanistes romands. Pour Antonio Da Cunha, qui porte «depuis dix et avec peu de moyens» à l’Université de Lausanne un enseignement intitulé «urbanisme durable et aménagement des territoires», «la faiblesse de l’offre par rapport aux besoins est incontestable et le potentiel énorme.» L’heure de la retraite sonne bientôt pour le professeur. Avant de partir, il organise pour cet automne les «premières assises du territoire» qui réuniront, justement, les professionnels et les institutions de formation.

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