1er août

«La Suisse est une construction artistique»

Après une première relecture de l’histoire nationale, Thomas Maissen sort une nouvelle «Histoire illustrée de la Suisse». La Suisse, comme tous les autres pays, s’est construit un passé en partie imaginé, en partie documenté. Le consensus sur les valeurs historiques a volé en éclats après la chute du Mur en 1989

Professeur d’histoire à l’Université de Heidelberg, le Bâlois Thomas Maissen a publié en 2010 une histoire de la Suisse qui s’est déjà vendue à 15 000 exemplaires. Il récidive avec la sortie pour le 1er Août d’une Histoire illustrée de la Suisse 1, forte de 400 illustrations. Il a choisi et commenté les trois images qui illustrent cette page.

Le Temps: Par votre narration de l’histoire de la Suisse, vouliez-vous casser les mythes?

Thomas Maissen: Je n’ai jamais voulu écrire une histoire anti-mythes. Mais présenter l’état des recherches, pour pouvoir discuter sur ce qu’on appelle les mythes. J’ai pour cela tenté de montrer la fabrication de la Suisse comme entité politique imaginaire. Comme une construction artistique qui a eu besoin de représentations artistiques.

–… une construction artistique?

– C’estune construction continue que je peux illustrer par deux moments clés de l’historiographie, qui enracinent la Suisse dans un passé en partie imaginé, et en partie documenté. La Confédération est devenue une alliance exclusive, et fixe, seulement après l’Ancienne Guerre de Zurich en 1450 [ndlr: qui mit un terme à l’alliance de Zurich avec les Habsbourg]. Donc, plus tard que ce que la plupart des gens croient. Une structure constitutionnelle comme la Diète n’apparaît qu’à la fin du XVe siècle. A ce moment-là, quand les Confédérés commencent à se considérer comme une unité, ils inventent leur passé, qui est celui de Guillaume Tell et du Grütli. Un deuxième moment créatif arrive à la fin du XIXe siècle, quand l’Etat fédéral est établi et que les historiens suisses, comme leurs collègues en Europe, s’efforcent de remonter aux origines et d’écrire une histoire nationale. C’est en 1891 seulement que le Pacte de 1291 est défini comme acte fondateur de la Confédération.

– Pourquoi ce Pacte de 1291 s’est-il imposé, alors qu’il y en a eu des dizaines d’autres?

– D’abord, c’est le premier qui est documenté. Les historiens aiment remonter aux racines. Mais surtout, au XVe, comme au

XIXe siècle, on pouvait lier ce pacte à l’idée de liberté originaire qui aurait présidé à la fondation de la Suisse. Il confortait l’idée d’un noyau de paysans libres dans les Alpes, défendant leurs vallées contre les Autrichiens. De plus, les villes, la noblesse, les princes, les prélats n’y apparaissent pas: or, ces partenaires se retrouvent dans d’autres alliances de futurs Confédérés de l’époque, mais ils sont moins intéressants pour l’histoire d’un pays qui, depuis toujours, se considère comme une république.

– Le site internet de la Confédération publie sans commentaire la copie du Pacte de 1291 comme document fondateur. La Suisse officielle a-t-elle de la peine avec une vision moins mythologique de l’histoire du pays?

– Il n’est pas mythologique de renvoyer à un document qui existe. Des collègues, comme Roger Sablonier, ont mis en doute son authenticité, mais cela n’est pas mon problème. Mon récit commence plus tard, au XIVe siècle, au moment où le rôle des villes devient essentiel. Sans Berne et Zurich, la Confédération n’aurait pas pu exister à long terme. Pour la Suisse actuelle, se référer uniquement et avec une foi pareille à la date de 1291 est problématique. Beaucoup des interprétations historiques sur ce site, même s’il est en train d’être modifié, sont encore imprégnées par l’esprit de la défense spirituelle issu des guerres mondiales et par la Guerre froide. Tout ce qui est extérieur à la Suisse est présenté comme une menace, un danger, et non comme des éléments qui ont permis de créer la Suisse comme elle est. La Constitution de 1848 par exemple est inspirée des Constitutions française et américaine. Ces aspects-là sont négligés au détriment d’un Sonderfall. Il faudrait comprendre l’histoire de la Suisse comme des réponses à des défis partagés avec tous les autres pays de l’Europe: développement démographique, guerres, industrialisation, etc.

– Cette fixation sur la neutralité, le Sonderfall, la méfiance envers l’étranger et l’Europe est-elle plus forte maintenant?

– Jusqu’en 1989, cette vision du passé était partagée par pratiquement toute la population et les partis politiques. Il n’y avait pas de grande différence sur ce point entre un socialiste et un conservateur. Cela a changé après la chute du Mur. Une partie de la population et des milieux politiques était prête à remettre en question son attitude face à l’étranger. Un autre groupe était au contraire d’avis que le succès de la Suisse était dû à des éléments immuables de son caractère, notamment la neutralité et la défense de la liberté contre les étrangers. Et qu’il suffisait de continuer sur cette même voie. Cette opposition s’est exacerbée ces dernières années. Et dans cette concurrence pour définir ce qui est le passé du pays, les conservateurs ont toujours dicté l’agenda. Ce sont eux qui ont trouvé les sujets sensibles, qui ont défini les symboles importants, comme la croix blanche qui apparaît maintenant partout. C’est l’UDC qui a introduit le folklore des hommes déguisés en vieux confédérés dans les réunions politiques. Les autres partis ont essayé de nuancer l’interprétation, mais ils ont suivi. Les conservateurs proposent une politique enracinée dans un monde où tout le monde acceptait que les Etats étaient souverains à 100%. En insistant sur le peuple comme souverain absolu, en refusant les institutions supra-nationales et la juridiction d’une cour constitutionnelle, on fait semblant de pouvoir continuer à vivre dans cet Etat-nation. Il est toujours une réalité importante, mais il serait illusoire de croire qu’il ne doit pas s’adapter à une réalité du XXIe siècle.

– En 1803, Napoléon a imposé le changement à une Suisse figée dans ses structures. Peut-on faire un parallèle avec la situation actuelle?

– Nous sommes dans une situation, où, par rapport à la Guerre froide, beaucoup de choses bougent. On appelle cela la globalisation. Mais les structures politiques de la Suisse favorisent le statu quo. Il y a des petits cantons qui ont un poids très fort, la démocratie directe est un facteur conservateur. Dans cette constellation, il est plus facile d’être conservateur en Suisse qu’ailleurs. Je ne sais pas si c’est bon ou mauvais. En tant qu’historien, je ne peux que le constater.

1. Schweizer Geschichte im Bild, hier + jetzt Verlag

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