«Heureusement, l'homme de la rue ne sait pas comment fonctionnent nos polices, sinon il prendrait peur.» Ce sombre diagnostic d'un fonctionnaire fédéral est de plus en plus partagé par ceux qui, en Suisse, travaillent dans le domaine de l'ordre public. Le rapport qui sera présenté le 5 avril par la conseillère fédérale Ruth Metzler et par le conseiller d'Etat bâlois Jörg Schild, président de la Conférence des directeurs cantonaux de justice et police devrait confirmer ces craintes: selon nos sources, ce document met le doigt sur les nombreux points faibles du système actuel et démontre la nécessité d'une réforme de la collaboration policière et judiciaire entre les cantons et la Confédération.

Les lacunes du fédéralisme deviennent en effet criantes face à la montée d'une criminalité bien organisée au niveau international. Les justices cantonales perdent beaucoup de temps à se partager les tâches dans les enquêtes impliquant des réseaux actifs dans toute la Suisse. Les moins bien dotés tentent de se débarrasser des cas complexes pour s'épargner une surcharge de travail. Ce phénomène a été observé dans l'enquête sur les documents bancaires usagés que recueillait, afin de les falsifier, un réseau de Zaïrois implanté dans plusieurs cantons: «Certains ont voulu nous refiler les cas qui se trouvaient sous leur juridiction, se souvient un magistrat genevois. Je ne peux pas exclure que cette confusion ait permis à certains suspects d'échapper à la sanction.»

Un cas similaire est monté jusqu'au Tribunal fédéral. Le canton de Glaris – qui ne disposait à l'époque que de deux juges d'instruction – demandait à être déchargé d'une enquête sur des escrocs qui vendaient leurs voitures à des filières balkaniques avant de déclarer leur vol aux assurances. La Cour suprême a refusé, arguant que le premier cas répertorié s'était produit sur le territoire glaronais.

Le catalogue des dysfonctionnement est long. Les concordats réglant la collaboration entre cantons sont disparates. Chaque corps de police possède sa propre informatique. Beaucoup de bases de données ne sont pas reliées entre elles. La police cantonale saint-galloise ne peut pas communiquer par radio avec la police de la ville de Saint-Gall. Les grands événements demandent la mise en commun d'effectifs importants et mettent sous pression des fonctionnaires de police déjà très chargés. «Lors du dernier Forum économique mondial, il a fallu héliporter la police de Davos à Zurich lorsqu'on a découvert que les manifestants se trouvaient là-bas. Tout s'est fait dans l'urgence, les conditions d'engagement n'ont pas pu être préparées. C'était limite», avoue un initié.

Le rapport qui sera présenté la semaine prochaine n'est que la première étape du projet USIS, abréviation allemande désignant le «réexamen du système de sécurité intérieure en Suisse». Ce plan ambitieux associe pas moins de 40 intervenants réunis en quatre commissions mêlant offices fédéraux, cantons et polices cantonales. Un second rapport, prévu pour l'automne 2001, devrait avancer des propositions concrètes. Parmi les idées souvent citées: l'attribution de nouvelles compétences à la Confédération dans le domaine de la criminalité informatique ou de la pédophilie, la création d'un système unifié d'échange d'informations et d'une réserve de policiers à disposition de la Confédération pour les grands événements, une réforme du corps des gardes-frontière, surchargé et dont la subordination au Département des finances paraît de plus en plus incongrue.

Mais beaucoup doutent que l'on parvienne à de véritables résultats. «Je m'attends à d'énormes résistances. Les politiciens cantonaux sont tellement fiers d'avoir des policiers en uniforme», explique une source liée au projet. Or, tout changement significatif s'accompagnera inévitablement d'un renforcement du poids de la Confédération, au détriment des cantons. Le scepticisme sur les chances d'aboutir à des réformes substantielles est perceptible jusqu'au sommet de la hiérarchie fédérale. Jean-Luc Vez, le nouveau directeur de l'Office fédéral de police, se veut pourtant optimiste: «Il faut y croire. Mon vœu, c'est que l'on ait le courage de mettre les problèmes sur la table, de proposer de nouvelles solutions et d'aller plus loin qu'un statu quo bis.»