Vu d’Inde

En Suisse, des vaches «sacrées» qui fascinent l’Inde

Les Suisses ont ceci de commun avec les Indiens qu’ils vénèrent les vaches, constate un journaliste indien de Swissinfo à Berne, dans un article relayé par Le Courrier international, en collaboration avec Le Temps. Mais les uns et les autres ont des façons très différentes de témoigner leur attachement

La Suisse et l’Inde partagent un même amour de la vache. Mais, contrairement à beaucoup d’Indiens, les Suisses n’ont aucun scrupule à manger de la viande bovine.

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Les vaches font partie intégrante du paysage suisse et jouent un rôle important dans l’économie du pays. Leur lait entre dans la fabrication du chocolat et du fromage, fameuses spécialités suisses, et les troupeaux sont en eux-mêmes une attraction touristique. Les touristes indiens photographient les vaches suisses avec la même fascination empressée que les Occidentaux immortalisent les vaches errant le long des routes indiennes.

Processions d’automne

Les agriculteurs suisses ont imaginé de nombreux moyens de les mettre en valeur, à commencer par les concours de beauté et les «combats de reines». Dans les montagnes suisses, la «désalpe», ou Alpabfahrt, est un grand moment, à l’automne, quand les troupeaux descendent de leurs pâturages estivaux. Parées de fleurs, les vaches sont accueillies en héroïnes par des centaines de personnes qui se pressent sur leur chemin pour apercevoir leur procession. C’est ce qui se rapprocherait le plus, en Inde, des défilés de chars vers les temples dans le sud du pays. A ceci près qu’en Suisse il n’y a pas de fusion entre le bovin et le divin.

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Grands amateurs de viande, les Suisses consomment 28 kilos de bœuf et de veau par personne et par an, contre seulement 0,5 kilo pour les Indiens. Jamais je n’oublierai la première fois où j’ai aperçu un bœuf à la broche à la foire de la Saint-Martin à Vevey, où je vivais. Une fois cuite, la bête est dévorée en quelques heures par les visiteurs de cette fête populaire. A quelques mètres, les éleveurs exhibent les plus belles vaches de la région, qu’ils venaient autrefois échanger contre d’autres marchandises.

Adorer les vaches tout en étant grand amateur de viande de bœuf n’est pas considéré ici comme une contradiction – c’est dans l’ordre des choses. Les Suisses manifestent leur attachement aux animaux dans la façon dont ils les traitent au cours de leur vie, courte mais productive. Les lois sur le bien-être animal sont très strictes. Il est interdit de transporter du bétail plus de six heures, les animaux doivent être étourdis avant l’abattage et les abattages rituels, par exemple pour la viande halal, sont interdits.

Votation sur les cornes

La législation défend par ailleurs la «dignité» de l’animal et interdit son «humiliation»: certaines vaches aux pis douloureux peuvent ainsi se voir équipées de «soutien-gorge» et les éleveurs peuvent redresser les cornes incurvées susceptibles de blesser ou de gêner l’animal.

Certains défenseurs de la cause bovine vont même au-delà des exigences légales. Des chercheurs suisses ont mené une étude sur les effets des cloches sur la santé des vaches. Or les sonnailles, dépassant les 100 décibels, perturberaient l’alimentation des animaux, et certains pensent déjà à les remplacer par des GPS.

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Même le système politique suisse de démocratie directe est mis à profit pour le bien-être des vaches. Un agriculteur est à l’origine d’une initiative populaire réclamant des subventions supplémentaires pour les éleveurs qui laisseraient leurs cornes à leurs bovins, qui a recueilli plus de 100 000 signatures, ce qui ouvre la voie à une votation. Aujourd’hui, 90% des vaches sont écornées quelques semaines après leur naissance pour éviter les accidents et les blessures.

Quand je leur parle de mon végétarisme, la plupart de mes amis et collègues suisses me répondent qu’eux-mêmes s’efforcent de réduire leur consommation carnée et d’acheter de la viande d’animaux élevés en plein air dans leur région. Loin de la réaction défensive, c’est donc plutôt une réaction compréhensive fondée sur un attachement commun à la traçabilité alimentaire et au bien-être animal. Si contradiction il y a, elle est donc plutôt à mes yeux en Inde, où la viande de bœuf et ses adeptes sont contraints à la clandestinité et les animaux eux-mêmes souvent laissés à eux-mêmes sans autre nourriture que les déchets qu’ils trouvent.


A consulter: le numéro spécial «la Suisse vue par la presse internationale» du Courrier International

Publié le 1er avril dans The Wire. Lancé en mai 2015 mai par Siddharth Varadarajan, ex-rédacteur en chef du quotidien The Hindu, et Sidharth Bhatia, cofondateur du quotidien Daily News and Analysis (à Bombay en 2005), le site The Wire traite des grands sujets d’actualité en Inde et en Asie du Sud et fait la part belle aux reportages et aux articles longs. Contrairement aux autres médias du pays, il ne dépend d’aucun groupe industriel.

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