La Suisse et la Grande guerre

Comment la Suisse a vécu l’été où tout a basculé

L’annonce de la mobilisation russe puis allemande décide le Conseil fédéral à mobiliser à son tour. Le 3 août 1914, 220 000 hommes rejoignent leur position aux quatre coins du pays. Pour une guerre qu’ils imaginent courte

Fin juillet, un coup de tonnerre dans le ciel helvétique

C’est le début de l’été, et il est décevant: frais, peu ensoleillé. Pour se consoler, les Suisses visitent l’Exposition nationale à Berne, qui célèbre un pays qui produit et qui gagne. «Il faut que notre démocratie soit consciente de ses fins et se laisse guider par une seule pensée, le souci de la prospérité nationale», dit le conseiller fédéral Schulthess. On admirera une vaste salle des machines, des avions, ainsi qu’un village agricole propre en ordre. Le pavillon de l’armée en impose.

La presse romande a abondamment relaté l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin, mais ensuite la crise balkanique sort quelque peu des radars. «Le feuilleton de l’été, c’est le procès d’Henriette Caillaux, l’épouse du ministre français des Finances, qui a abattu le directeur du Figaro de plusieurs balles de revolver», note Alain Clavien, professeur à l’Université de Fribourg.

Une «question locale»

A Berne, on suit attentivement le bras de fer entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie. Les échos de Berlin sont plutôt rassurants. Le 20 juillet, Alfred de Claparède, le représentant suisse dans la capitale allemande, rapporte ces propos d’un haut fonctionnaire allemand: «Allons donc! Croyez-vous que les grandes puissances voudront en découdre à cause de cette question locale?»* Trois jours plus tard, le 23, la Serbie reçoit un ultimatum fatal de Vienne. Le 28, une déclaration de guerre. L’inquiétude monte, mais le conflit reste localisé. Le Journal de Genève titre sur La guerre austro-serbe dans son édition du 30. On apprend aussi que Madame Caillaux, l’épouse vengeresse, a été acquittée du meurtre de Calmette, à l’indignation du Journal de Genève .

Jeudi 30, alors que parviennent des nouvelles de mobilisation partielle de la Russie, le Conseil fédéral se réunit en présence du chef d’Etat-major Sprecher von Bernegg. L’exécutif hésite à mettre l’armée de piquet, craignant l’effet de panique dans la population. Vendredi 31, jour de l’assassinat de Jaurès, tout bascule. Apprenant que l’Allemagne va soutenir activement l’Autriche, les Sages se réunissent à nouveau et décident de la mobilisation générale. Décrétée le 1er août, elle sera effective le lundi 3 seulement. Pour éviter un certain affolement? Ou parce que Berne ne craint pas d’invasion surprise? Alain Clavien: «La Suisse a réaffirmé plusieurs fois sa neutralité. Elle a aussi su convaincre les puissances qu’elle se défendrait si elle était attaquée, quel que soit l’agresseur.» En visite en Suisse en 1912, l’empereur Guillaume s’était déjà persuadé que la Suisse tiendrait en cas d’invasion française.

Selon l’historien, la guerre généralisée «ne réjouit qu’une frange de la population dans les milieux militaire et estudiantin. En revanche, elle consterne et choque l’opinion suisse». Dans l’ensemble, les Suisses sont restés calmes et résignés, malgré quelques épisodes de panique, des ruées sur les épiceries et les banques. A Berne, le 3 août, le parlement unanime accorde les pleins pouvoirs au Conseil fédéral et ratifie l’élection du général Wille. Pendant ce temps, 220 000 hommes ainsi que 45 000 chevaux rejoignent leurs positions défensives aux frontières. Espérant être de retour dans quelques semaines.

* Documents diplomatiques suisses (www.dodis.ch)

Publicité