Le Temps: Dans la campagne sur l'initiative qui veut limiter la population étrangère à 18%, on vous entend dire qu'elle recèle un seul point positif: elle rappelle que la Suisse doit viser une politique d'immigration plus qualitative. Allez-vous jusqu'à considérer l'immigration dans les domaines des nouvelles technologies de l'information et de la communication ou des biotechnologies comme un cas tout à fait particulier?

Pascal Couchepin: Dans le cadre des autorisations de travail et des contingents, il est primordial de viser à relever le niveau de qualification des étrangers autorisés à travailler en Suisse. Je ne pense pas à une opération ponctuelle comme celle menée en Allemagne par le chancelier Gerhard Schröder, qui veut délivrer 20 000 permis à des informaticiens indiens. Ramenée à l'échelle de notre population, cette action ne représente qu'environ 2000 permis en Suisse. Or nos contingents annuels de permis de travail pour les étrangers sont largement dans cette cible et notre traitement individualisé des demandes de permis de travail, à la fois par la commune, le canton et la Confédération, a fait ses preuves.

– Comment élever encore le niveau de qualification de l'immigration?

– En donnant des instructions et en veillant à ce que les autorités communales et cantonales appliquent strictement les règles du jeu. Notamment l'obligation de prouver qu'elles n'ont pas trouvé sur le marché local un ressortissant suisse présentant un niveau de qualification équivalent à celui du candidat étranger.

– C'est justement une règle appliquée trop scrupuleusement dans certains cantons, jusqu'à décourager des employeurs.

– Des députés, et même un collègue du Conseil fédéral, m'ont dit: «Ta théorie est juste, mais, dans la pratique, ça ne marche pas.» Moi, je suis prêt à changer d'avis si l'on me prouve que je me trompe. Mais alors que l'on me cite des cas concrets où le principe que je défends est contourné. Chaque fois que j'ai requis l'exemple d'un employeur découragé par le traitement défavorable de sa demande d'obtention d'un permis de travail, je n'ai pas eu de réponse. Alors je m'interroge: où sont ces patrons qui ont légitimement besoin d'un travailleur qualifié, qui font une demande de permis en acceptant le délai nécessaire et en respectant les salaires de la branche – je ne parle pas de l'engagement d'un informaticien à 3000 francs par mois! – et qui n'ont pas obtenu leur permis de travail?

– Certaines entreprises suisses cherchent des perles rares en raison d'une spécialisation très poussée. Dans la même situation, des pays comme les Etats-Unis et le Québec n'hésitent pas à chasser sur notre territoire. La Suisse ne devrait-elle pas aussi être plus volontariste?

– Ce n'est pas le gouvernement américain qui cherche les employés qualifiés; il se borne à dire qu'il donne les permis. Nous disons la même chose! Mais la différence tient dans la force d'attraction respective des deux pays. Quand les Etats-Unis passent à l'offensive, tout l'univers en parle; la Suisse peut tenir le même discours; il est écouté dans une certaine indifférence.

– A contrario, la Suisse forme coûteusement des étrangers qui sont ensuite drainés dans des pays plus attractifs…

– Entre 1990 et 1996, il y a eu en effet plus de sorties que d'entrées. On observe ce phénomène chaque fois qu'il y a récession. En temps normal, ces diplômés sont nombreux à aller travailler pour des entreprises suisses. En 1997 par exemple, il y avait pratiquement équilibre. Cela dit, j'ai de la sympathie pour l'idée de Jacques Neyrinck: des gens qui sont venus étudier en Suisse et qui ont des idées doivent jouir de facilités pour y rester. Je reconnais aussi qu'il nous manque des arguments pour stimuler la création de nouvelles entreprises tout comme pour attirer certains professeurs d'université.

– Vos déclarations sur l'inexistence de la Nouvelle Economie en ont choqué plus d'un. Que dites-vous à ceux qui voient l'économie suisse aux mains d'un ministre ringard, trop proche du Vorort?

– Je leur demande quelle entreprise de la Nouvelle Economie souffre de problèmes insolubles et j'attends encore les réponses… Quant à la «ringardise», peut-être me suis-je mal fait comprendre. Quand j'ai affirmé que la Nouvelle Economie n'existait pas, je voulais dire que les règles économiques n'ont pas fondamentalement changé. Six mois plus tard, les Bourses me donnaient raison, plus vite que je ne l'avais prévu. S'il est vrai qu'il faut améliorer les conditions-cadres et s'efforcer de vulgariser les enjeux de la Nouvelle Economie, je ne crois pas que l'Etat puisse et doive lancer une offensive spectaculaire en faveur de la Nouvelle Economie.