«Alors qu'à eux tous notre Légation à Rome et nos consulats à Florence, Gênes, Naples, Turin et Catane avaient délivré environ 250 visas, notre consulat de Trieste en avait octroyé 450, celui de Venise 500 et celui de Milan 1600. (...) Les faits exposés ci-dessus dénotent chez certains fonctionnaires de nos consulats à Trieste, Venise et Milan une telle incurie [...] et un tel dédain des intérêts de notre pays [...] que des mesures s'imposent.»

La note est signée du chef de la police des étrangers Heinrich Rothmund et elle date de 1938. La Suisse a fermé ses frontières aux juifs qui fuient les persécutions déclenchées en Autriche par l'Anschluss, proclamé le 13 mars. Pour éviter de soumettre l'ensemble des ressortissants allemands à l'obligation du visa, avec le danger de mesures de rétorsion que cela implique, la Suisse a proposé de faire figurer un J sur les passeports des juifs. Mais tout le monde n'applique pas les nouvelles dispositions avec le même zèle.

• Des visas pour la vie

Paul Grüninger, le commandant de la police de Saint-Gall, est le plus célèbre des résistants. Licencié en avril 1939, condamné pour falsification de documents, il n'a été réhabilité qu'en 1995, dix-sept ans après sa mort. Grâce à lui, plusieurs centaines de persécutés ont pu pénétrer en Suisse avec des visas antidatés.

Il n'est pas le seul à contourner activement la politique de fermeture du Conseil fédéral. Au consulat de Bregenz, Ernest Prodolliet distribue les visas de transit pour la Palestine avec une générosité parfaitement contraire aux directives. Et le secrétaire du Département de justice et police des Grisons, Anton Bühler, favorise l'entrée dans son canton d'au moins 100 fuyards. A la différence de Grüninger, il sera félicité de son action par le Grand Conseil de son canton en 1939.

• 63 Justes suisses

En tout, le mémorial Yad Vashem comporte 63 noms de Justes suisses - dont trois femmes qui avaient perdu leur nationalité par mariage au moment de leurs actes de courage. La Cicad (Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation) publie un livre de l'historien François Wisard à leur sujet. Si l'histoire de plusieurs de ces héros ordinaires a déjà été racontée, c'est le premier ouvrage consacré à dresser le paysage entier de leur action.

De nombreux justes suisses sont des femmes. Infirmières, employées de la Croix-Rouge, une partie d'entre elles se sont efforcées, avec l'aide notamment de quelques hommes d'Eglise, d'alléger le sort des familles entassées dès 1940 dans les camps de Rivesaltes et de Gurs dans le sud de la France.

• Dans les camps français

Après l'armistice du 22 juin, le gouvernement de Vichy s'est engagé à arrêter les juifs étrangers réfugiés en grand nombre dans la zone Sud, gagnant ainsi le droit d'épargner momentanément les juifs français. Et il se décharge de l'assistance aux raflés sur plusieurs œuvres d'entraide dont fait partie la Cimade (Comité inter mouvements auprès des évacués) protestante, l'Œuvre juive de secours aux enfants (OSE) et la Croix-Rouge suisse.

La politique de cette dernière est claire: collaboration. «Les lois et les décrets du gouvernement de France doivent être exécutés exactement et il ne nous appartient pas d'en juger. Si la situation se développe à l'avenir de telle façon que vous estimiez qu'il vous est impossible d'assurer votre tâche, nous vous demandons de donner votre démission plutôt que de risquer de compromettre le prestige de la Croix-Rouge suisse et de notre pays», explicite une circulaire envoyée aux employés actifs en France. Mais là aussi, certains ne se le tiennent pas pour dit.

C'est notamment le cas de Friedel Reiter, infirmière à Rivesaltes, qui soustrait des enfants aux convois en partance pour la machine d'extermination nazie. Et d'Elisabeth Eidenbenz, qui a ouvert dans un château des environs une maternité où plus de 600 enfants juifs et tziganes verront le jour et où certains trouveront un abri.

• Des abris précaires

L'obéissance exigée - pas toujours avec succès - des employés de la Croix-Rouge suisse (CRS) a pour but d'assurer le maintien de son action en faveur des enfants victimes de la guerre. Près de 200 000 d'entre eux seront accueillis temporairement en Suisse pendant le conflit. En France même, la CRS gère six colonies d'enfants.

Quelques juifs y trouvent refuge, notamment dans trois établissements ouverts par August Bohny aux alentours du célèbre village protestant du Chambon-sur-Lignon, l'une des deux seules collectivités publiques honorées comme telles à Yad Vaschem. Les juifs forment la quasi-totalité des effectifs à La Hille, dans l'Ariège, placée sous la direction de l'infirmière glaronaise Rösli Näf.

En 1942, l'étau se resserre. En janvier s'est tenue la conférence de Wannsee où a été décidée la mise en œuvre de la Solution finale. En juillet, 13000 juifs sont raflés à Paris et rassemblés dans le Vélodrome d'hiver. En août, un convoi de plus de 4000 enfants quitte Drancy pour Auschwitz. Et une descente a lieu à La Hille.

Maurice Dubois, délégué du Secours aux enfants de la CRS dans le sud de la France, menace de fermer toutes les maisons d'enfants de la zone si les 45 enfants arrêtés ne sont pas libérés. Il obtient gain de cause. Mais la situation reste précaire. A Berne, sa femme Ellen essaie en vain d'obtenir une meilleure protection pour les enfants juifs des colonies, voire un accueil en Suisse. La CRS est contre: le gouvernement de Vichy pourrait y discerner un signe de désapprobation de sa politique juive.

La seule solution reste le passage clandestin de la frontière. Une solution dangereuse: dénoncés ou surpris par une patrouille, plusieurs résidents de La Hille y laisseront la vie. Mais qui permet de sauver une centaine d'entre eux.

Les Suisses sont nombreux dans les filières d'évasion qui se mettent en place dès 1940, souvent en collaboration avec la résistance. Certains, comme le pasteur Hans Schaffert et l'abbé Albert Gross, cachent et aident activement les fuyards en France même.

• La frontière du salut

D'autres vivent près de la frontière, comme le couple Lavergnat à Troinex, Léontine et Louis-Maxime Beetschen à Douvaine ou comme Laure et William Francken à Novel, Emile Barras à Viry, Fred Reymond dans la vallée de Joux. Ces derniers s'engagent activement dans l'aide au passage de la frontière. D'autres hébergent et soutiennent un groupe de réfugiés rencontré fortuitement au cours d'une balade en montagne.

Ces aides ponctuelles ne sont pas toutes passées à l'Histoire. Pas plus que le nom des policiers ou des douaniers qui choisissent de regarder ailleurs. Laure Francken en évoque un dans ses mémoires. Surprise en territoire français avec un groupe de réfugiés, elle s'entend dire, avec un solide accent alsacien, de «faire ça plus discrètement». Un conseil suivi de ce commentaire: «J'aimerais mieux faire votre métier que le mien.»

En France, ceux qui aident les juifs risquent l'arrestation, voire la mort. Cela ne décourage pas le pasteur Roland de Pury, à Lyon, d'accueillir de nombreux persécutés et de collaborer avec la résistance. Arrêté par la Gestapo en mai 1943, il est échangé fin octobre contre des espions nazis appréhendés en Suisse.

En Suisse, le danger est nettement moindre mais pas inexistant. Ernest Wittwer, fils d'un agriculteur de Véreux en Haute-Saône, purge ainsi une peine de 60 jours fermes pour avoir accompagné cinq convois à travers la frontière, avant d'être réhabilité en 2004. En tout, 119 personnes condamnées pour avoir aidé des réfugiés ont été réhabilitées.

• Déportations à Budapest

En 1944, la seule communauté juive d'Europe à avoir survécu hors des pays neutres vit en Hongrie. Elle compte 750000 membres. Allié à Hitler, le régent Horthy n'a pas repris la politique d'extermination à son compte. C'est sous la pression allemande que cette dernière est imposée à partir du mois de mars avec l'arrivée d'Adolf Eichmann. Les rafles et les déportations sont organisées précipitamment, tandis que les troupes soviétiques se rapprochent et que la victoire alliée ne fait plus guère de doute.

Les incertitudes liées à cette situation ont permis des actions de sauvetage de grande envergure. La plus connue a été menée par le consul de Suède Raoul Wallenberg, disparu par la suite dans les camps soviétiques. Mais on doit la plus efficace à un Suisse, le consul Carl Lutz.

• L'action de Carl Lutz

Lorsqu'il est nommé à Budapest en 1942, Carl Lutz est chargé d'y représenter les intérêts britanniques et américains. Il en profite pour favoriser le départ de juifs vers la Palestine, où il était posté jusque-là. Il parvient à y envoyer un millier d'enfants dont les parents ont été déportés. L'arrivée d'Eichmann signe la fin des possibilités d'émigration. Carl Lutz s'efforce d'obtenir des sauf-conduits pour 8000 puis pour 40000 personnes. En vain. Mais les candidats au départ possèdent des «lettres de protection», signées de sa main, que les Allemands respectent. Les lettres renvoient à des passeports collectifs établis par le consulat qui leur confèrent une apparence d'officialité. Quatre-vingt mille personnes en bénéficieront.

En été, les juifs sont regroupés à Pest dans des maisons marquées de l'étoile jaune en vue de la déportation. Carl Lutz obtient de garder ses protégés dans des «maisons de protection» cédées par des habitants de la capitale. L'initiative est reprise par des représentants d'autres pays: Raoul Wallenberg, les consuls d'Espagne et du Portugal, le nonce apostolique Angelo Rotta.

Les maisons de protection sont gardées par des membres d'organisations de jeunesse juives qui assurent aussi le ravitaillement et la liaison. Plusieurs Suisses collaborent avec Carl Lutz, comme Peter Zürcher, Ernst Vonrufs et Eduard Hürlimann, qui distribue des lettres de protection yougoslaves avec la complicité d'un résistant royaliste émigré, Milorad Tosic. Le CICR est aussi de la partie. Son nouveau délégué à Budapest, Friedrich Born, a obtenu de porter secours aux juifs regroupés en vue de leur déportation. Il crée 60 foyers où il regroupe 7000 enfants dont les parents ont disparu. Il distribue aussi 30000 lettres de protection.

• Protection imparfaite

Ces efforts ne sont pas tous couronnés de succès. Des rafles ont lieu dans des maisons protégées, notamment celles de Friedrich Born. En octobre, le nouveau ministre de l'Intérieur annonce que les lettres de protection ne seront plus reconnues. Plusieurs centaines de porteurs de ces documents qui n'avaient pas trouvé place dans une maison de protection sont arrêtés et déportés en novembre.

Il y a aussi des faux. Les Allemands somment Carl Lutz de les aider à les débusquer parmi un convoi de juifs regroupés en vue de leur déportation. Il doit se plier. «Nous étions torturés mentalement, se rappellera-t-il, de devoir trier ces documents. Nous vîmes des êtres humains frappés avec des fouets à chien.»

• 62000 vies sauvées

Mais les sauveteurs s'entêtent. Ils vont dans le ghetto réclamer ceux qu'on leur a arrachés, protestent, résistent. En tout, l'action des Suisses à Budapest a permis, selon l'historien Yehuda Bauer, de sauver 62000 personnes. Cinq cent soixante-cinq mille ont péri en déportation.

Une seule autre légation suisse a joué un rôle de refuge contre la persécution: celle de Harald Feller à Bratislava. Il faut dire que les autorités n'encourageaient guère ce type d'activités: à son retour à Berne, Carl Lutz a été placé sous enquête administrative. Et s'il n'a écopé d'aucune sanction, son exceptionnel courage n'a guère profité à sa carrière.

Un buste de Carl Lutz se trouve dans l'ancien ghetto de Budapest, une plaque dans la grande synagogue de cette ville rappelle l'action de sœur Hildegard Gutzwiller qui a hébergé 40 juifs dans son couvent. En Suisse, l'action des Justes reste en revanche longtemps ignorée, enveloppée du silence qui a longtemps entouré la Shoah elle-même.

Les intéressés ne se vantent guère. Certains ont même résisté avant d'accepter de figurer à Yad Vaschem. Leur action, expliquent ceux qui s'expriment, allait de soi. Comme le dit la fille de l'un d'eux, «Je crois que ce qui compte, c'est que papa ait pu se regarder dans un miroir et se dire: j'ai fait avec amour ce que je devais.»