Présenté par ses concepteurs comme un projet à vocation «transfrontalière», le futur centre de loisirs Migros France, qui ouvrira ses portes en mai 2009, en Haute-Savoie n'est déjà plus le modèle de coopération idéale que Français et Suisses semblaient appeler de leurs vœux.

Pour rappel, le très pharaonique Vitam'Parc, érigé à Neydens, à 2 kilomètres de la frontière, va intégrer sur une parcelle de 6 hectares un espace aquatique, un centre de remise en forme, sept restaurants, un hôtel, un centre commercial ainsi qu'une vingtaine d'enseignes, toutes sur le thème du bien-être. Il est devisé à 70 millions d'euros (107 millions de francs). Six cent trente mille visiteurs sont attendus dès la première année, dont beaucoup de Suisses, à qui Migros France fait évidemment les yeux doux.

Pas les bienvenus...

Mais en attendant le jour J, ceux-ci ne semblent pas encore tout à fait les bienvenus... En témoigne la campagne de recrutement «unilatérale» que mène Migros France. L'entreprise avait pourtant annoncé publiquement que les embauches (250 au total) se feraient de part et d'autre de la frontière. Les premières réunions d'information organisées à Saint-Julien-en-Genevois depuis une dizaine de jours par la mission locale de l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE) tendent à prouver le contraire: elles ont rassemblé près de 300 personnes, toutes originaires de France voisine.

«Nous n'avons pas fait d'appel en Suisse, les annonces se sont limitées à notre territoire», lâche laconiquement André Bonier, qui a animé ces journées pour l'ANPE. «Mais si des Suisses s'étaient présentés, nous les aurions reçus», rassure-t-il. Peu de chances cependant de voir un Genevois se porter candidat, les offres d'emploi ayant toutes été placardées dans les ANPE de Saint-Julien ou d'Annemasse.

Maladresse ou injustice?

Une grosse maladresse, une forme d'injustice? «Vous avez partiellement raison, répond Claude Deffaugt, le très diplomatique directeur de Migros France. Notre communication tournait autour d'une «open door» qui prévoyait des contacts avec l'Office cantonal genevois de l'emploi, mais le dossier est devenu si spécifique qu'il a demandé un tout autre traitement.»

Migros France est en train de recruter ses 40 premiers futurs agents polyvalents de parc et loisirs à qui seront dispensées 760 heures de formation (dont des cours d'anglais pour mieux accueillir la clientèle de la Genève internationale) à compter de fin octobre. Financées par le Conseil régional et les Assedic (caisse de paiement des indemnités du chômage), ces formations permettront aux stagiaires d'être rémunérés par ces deux institutions. «En conséquence, il existe une contrainte, précise Claude Deffaugt, car la Région Rhône-Alpes soutient une politique de retour à l'emploi sur son territoire d'où la nécessité d'y résider.» On voit mal, il est vrai, la France soulager un marché de l'emploi suisse qui se porte plutôt bien (même si Genève reste le mauvais élève) tandis que le sien plonge (10,3% de chômeurs en plus en Haute-Savoie en août dernier).

Il reste que le «transfrontièralisme» en référence au projet de grande agglomération franco-valdo-genevoise affiche une nouvelle fois là sa limite. «Cette affaire est regrettable et elle démontre que notre bassin d'emploi transfrontalier a encore besoin de bâtir ses passerelles», estime Michel Charrat, le président du Groupement transfrontalier européen.

Plus crûment, le député MCG et nouveau maire de Vernier, Thierry Cerutti, qui occupe le poste de vice-président de la Commission des affaires communales, régionales et internationales, déclare «que les Français aiment nos finances mais pas nos travailleurs».

«No comment» de l'Etat

Au Département de la solidarité et de l'emploi, par la voix de son secrétaire général adjoint, Bernard Favre, on ne souhaite pas réagir «aux modalités de recrutement d'une entreprise française en France tout comme on attend des Français qu'ils ne commentent pas les pratiques suisses en Suisse». Bernard Favre rappelle d'autre part que beaucoup d'entreprises helvétiques participent actuellement au chantier du Vitam'Parc. De son côté, l'Office cantonal de l'emploi (OCE) indique qu'un contact a été établi avec l'ANPE mais que cette dernière n'a pas donné suite, «car elle n'a rencontré aucun problème de recrutement sur le sol français».

L'autre question est bien entendu de savoir si des Suisses auraient postulé à des postes par ailleurs attrayants puisqu'ils sont en lien avec le sport, le loisir et la remise en forme mais rétribués en France donc pénalisants. Un récent précédent prouve que oui, car Adelac, le concessionnaire de l'Autoroute A41 nord qui dès décembre reliera Annecy à Genève, a recruté une dizaine de ressortissants suisses. Les salaires versés étaient français et l'OCE a compensé le manque à gagner. Le montage, plutôt habile, avait semblé satisfaire tout le monde.