Cernée par un monde toujours plus périlleux, la Suisse se réfugie dans des valeurs nationales qu’elle juge toujours plus sûres: neutralité, souveraineté, autorités et institutions. Pour la neutralité, à laquelle tiennent 96% des Suisses comme à un élément de leur identité, c’est même un plébiscite, selon l’étude «Sécurité 2012» réalisée par l’Académie militaire et le Centre d’études de sécurité de l’EPFZ.

Ce repli sur les valeurs nationales face aux dangers extérieurs se double du bonheur d’être Suisse. Car la Confédération est sans doute le dernier pays optimiste d’Europe: trois habitants sur quatre sont confiants et 90% se sentent en sécurité.

Paradoxalement, rarement ils ont été aussi conscients de la nécessité de s’engager plus activement sur le plan international. Ils souhaitent davantage d’aide au développement ou la mise à disposition de Casques bleus. On trouve même deux personnes sur trois en faveur d’une «neutralité différenciée» qui autoriserait la Suisse à prendre position dans des conflits extérieurs. Loin du repli nationaliste sur une neutralité stricte défendue par Christoph Blocher, l’UDC et l’Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN), les Suisses s’orientent donc vers une neutralité active.

Oublions les clichés d’une Suisse frileuse, livrée aux fantasmes du nationalisme. C’est un portrait plus nuancé que dresse l’étude zurichoise. Le monde va mal, la situation ne s’améliorera pas dans les cinq ans, mais la Suisse ne peut pas échapper à la globalisation et à ses obligations de solidarité.

Trois quarts des habitants souhaitent que leur pays joue un rôle plus actif dans les conférences internationales et qu’il utilise sa neutralité pour offrir ses services de médiateur dans les conflits. Deux personnes sur trois veulent un accroissement de l’aide au développement. Et 53% sont d’avis que la Suisse doit envoyer des soldats dans des opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU. La conception de la neutralité stricte défendue par la droite nationaliste est ainsi nettement rejetée.

Si la neutralité nous interdit de prendre part à des conflits, cela ne doit pas nous empêcher de prendre position en politique extérieure, selon une nette majorité des personnes sondées. C’est un soutien sans équivoque à la politique du Conseil fédéral. Depuis les années 90, celui-ci estime que la neutralité n’est pas incompatible avec l’application de sanctions économiques, la dénonciation des violations des droits de l’homme, l’engagement de forces de maintien de la paix ou la participation au Partenariat pour la paix avec l’OTAN, soit la coopération dans le domaine de la politique de sécurité et la coopération militaire en Europe.

Pourtant, les Suisses se méfient toujours plus des grandes institutions; l’indépendance n’est pas négociable. Il ne se trouve ainsi plus que 17% de voix favorables à une adhésion avec l’UE alors qu’il y en avait encore 31% en 2010. La cote de l’UE est au plus bas.

Selon le directeur de l’étude, Tibor Szvircsev Tresch, cette ambivalence entre repli sur les valeurs nationales et ouverture n’est qu’apparente. «Les Suisses sont bien conscients qu’ils vivent dans un monde toujours plus incertain mais auquel ils sont liés. Ils veulent donc agir, mais de manière autonome, en préservant leur liberté de choix.» De plus, ajoute-t-il, l’aide humanitaire, le rôle de médiateur sont aussi des principes traditionnels participant à l’identité suisse.

Les citoyens ont beau se sentir collectivement en sécurité, cela n’empêche pas l’inquiétude pour sa sécurité personnelle. L’agitation des craintes contre la vague d’immigration d’Afrique du Nord et l’augmentation de la criminalité mise en évidence par les médias n’y sont pas étrangères.

On assiste à une hausse de la méfiance vis-à-vis des étrangers: 77% des interrogés souhaitent un contrôle plus sévère, soit une hausse de 11%. La collecte de données concernant les personnes suspectes est largement approuvée, alors que 54% seraient même en faveur de leur arrestation à titre préventif.

Dès lors, la police est l’institution à laquelle la population fait le plus confiance, avec 7,6 points sur une échelle de 1 à 10. Elle est suivie par la justice (7) et le Conseil fédéral (6,8). S’agissant de l’armée, si elle n’a pas souffert des polémiques liées à l’achat du Gripen, les sociétés d’officiers auront du mal à justifier leurs plaintes qu’elle est mal traitée: 44% des Suisses estiment qu’on dépense trop pour elle, 46% que c’est raisonnable et seuls 7% que ce n’est pas assez. Enfin 48% (+10%) souhaitent la fin de l’obligation de servir.

Davantage d’aide au développement ou de Casques bleus: les Suisses veulent une neutralité active