Santé

Ces Suisses plombés par leurs frais dentaires

Alors que les Vaudois votent dans un mois sur le remboursement des frais dentaires, les factures de dentiste sont un casse-tête pour les plus démunis

Vendredi, Sandra* a pris congé pour emmener sa fille de 18 ans chez le dentiste à Cessy (F), petite commune implantée à la frontière franco-suisse. Le devis qu’elle a demandé à son cabinet dentaire habituel pour enlever quatre dents de sagesse se montait à 1500 francs, en France elle en paiera la moitié. Les frais dentaires sont devenus le cauchemar de cette Suissesse d’origine latino-américaine, depuis qu’une facture l’a plongée dans une situation impossible.

«Je laisse mon fils de 14 ans se rendre tout seul chez le dentiste, car je travaille durant la journée. Son traitement orthodontique était terminé mais, sans mon aval, on lui a fait une radio, recollé un bout de son appareil dentaire et j’ai reçu une facture de 700 francs. Le même mois, mon ex-mari a obtenu une révision de sa pension alimentaire et j’apprenais que je devrais faire avec 1000 francs de moins chaque mois. J’étais catastrophée. J’ai un salaire de 3200 francs net, je ne pouvais pas payer cette facture imprévue. J’ai appelé le cabinet dentaire pour contester ces frais, mais ils m’ont juste ajouté un mois de délai», raconte cette mère de famille, rencontrée dans un café de la Côte.

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Sandra se rend alors pour la première fois au centre social de sa commune, qui la dirige vers Caritas Vaud. «Lorsque nous recevons chez Caritas une personne comme Sandra, nous commençons par vérifier ses finances et établir le fait qu’elle a besoin d’aide. Nous-mêmes n’avons pas de fonds, mais nous faisons appel à des fondations privées et nous jouons l’intermédiaire», explique Mélanie Dafflon, cheffe de l’unité Service social de Caritas Vaud. Sandra a ainsi bénéficié d’une aide ponctuelle pour payer sa facture imprévue. Mais auparavant, pour les soins orthodontiques de ses deux enfants, elle a déboursé 6000 et 8000 francs; sa mère l’aidait depuis l’Amérique latine en lui envoyant de l’argent.

Un vote sans espoir

«Là d’où je viens, on peut négocier, et il y a des dentistes pour toutes les catégories sociales. On ne laissera personne sans soins, même les plus pauvres. Je pense que la santé est devenue un business en Suisse, et je ne trouve pas ça sain», témoigne Sandra. Elle votera oui à l’assurance obligatoire pour les soins dentaires de base le 4 mars prochain. Mais sans grand espoir, cela fait des années que ses votes, dit-elle, se trouvent systématiquement du côté des perdants.

Ces gens-là, il leur suffit de pas grand-chose pour plonger! On les voit alors développer une stratégie de survie: ils paient ce qui est urgent, et mettent leur santé de côté.

François Chéraz, directeur du Point d’eau

A quelques kilomètres de chez elle, le Point d’eau à Lausanne offre, grâce à une centaine de thérapeutes bénévoles, des soins aux personnes vivant dans la précarité. Migrants, familles monoparentales, petits indépendants, artistes, «working poor», étudiants, «derrière l’étiquette précaire se trouve une multitude de réalités, explique son directeur François Chéraz. Certains ne le sont que momentanément.»

A 50 francs près

Les bénéficiaires d’un revenu d’insertion ou de prestations complémentaires voient leurs frais dentaires pris en charge, mais le Point d’eau accueille bon nombre de personnes subissant l’effet de seuil, et qui se retrouvent parfois, à 50 francs près, privés d’aide sociale.

«L’autre jour un père de famille nous a demandé de l’aide. Son salaire est décent, mais une fois ses trois pensions alimentaires soustraites, son pouvoir d’achat est inférieur à celui d’une personne qui bénéficierait d’un revenu d’insertion. Ces gens-là, il leur suffit de pas grand-chose pour plonger! On les voit alors développer une stratégie de survie: ils paient ce qui est urgent, et mettent leur santé de côté.»

Malgré la présence de 18 dentistes au sein de son cabinet dentaire, la fondation du Point d’eau fait face à une demande provenant de tout le canton de Vaud qu’elle ne peut satisfaire. Claire Aeschimann profite de sa retraite pour y dispenser des soins deux matins par semaine. Malgré la population qu’elle y côtoie, elle est foncièrement contre une assurance obligatoire qui couvrirait les frais dentaires. «Je reste convaincue que la grande majorité des gens sont conscients et responsables de l’attention qu’il faut porter à leurs dents. Ils ne devraient pas payer pour ceux qui ont négligé leur prévention, même si c’est pour des raisons parfois parfaitement justifiables», tranche-t-elle.

Si les statistiques chiffrent à 7,4% le nombre de Romands qui renoncent à se faire soigner, elles ne disent rien de ceux qui se mettent en difficulté pour continuer à le faire: c’est sur cette opacité que se jouera le vote du 4 mars.

*Nom connu de la rédaction

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