Micheline Calmy-Rey avait perdu sa voix vendredi. C'est donc presque en chuchotant qu'elle a livré ses impressions sur l'aboutissement des Bilatérales bis et sur la présence suisse en Irak.

Le Temps: Après l'euphorie de la conclusion d'un accord politique sur les Bilatérales, les deux parties semblent moins satisfaites. L'UE, parce qu'elle a pris conscience d'avoir accordé à la Suisse un trop large droit de regard dans son droit interne; la Suisse, parce qu'elle aurait fait trop de concessions sur le secret bancaire. Qu'en pensez-vous?

Micheline Calmy-Rey: Je pense que c'est un bon accord et un accord équilibré. Un accord qui répond aux intérêts de l'économie, avec la protection de la place financière suisse. L'inscription d'une dérogation permanente dans l'Accord de Schengen constitue à cet égard une bonne solution, tout autant que la reconnaissance d'un système équivalent à l'échange d'informations dans l'accord sur la fiscalité de l'épargne. L'économie y trouve son compte avec le règlement de la question des sociétés mère-fille et l'accord sur les produits agricoles transformés.

Il faut encore rappeler que, si elle ne fait pas exactement partie des accords bilatéraux, l'élargissement de la libre circulation des personnes devrait entraîner une augmentation du PIB de l'ordre de 0,2 à 0,5%. A côté du succès que ces accords représentent pour l'économie, Schengen-Dublin apporte un plus en matière de sécurité, comme de lutte contre les abus en matière d'asile. Il ne faut pas négliger non plus un certain nombre d'avantages en matière de formation, de médias et de statistiques. Il faut encore souligner la manière dont Schengen préserve notre souveraineté, avec les conditions particulièrement favorables qui nous sont faites pour la reprise de l'acquis communautaire, soit deux ans pour adapter notre droit interne et une procédure de consultation si nous ne souhaitons pas reprendre cet acquis.

– Etait-il impensable d'arriver à un tel résultat à l'ouverture des négociations?

– Je ne dirais peut-être pas impensable, mais nous avons obtenu un très bon résultat.

– Pourquoi avoir choisi de présenter ces accords chacun pour soi plutôt qu'en paquet, puisqu'il existe une complémentarité entre la fiscalité de l'épargne, la fraude douanière et Schengen-Dublin?

– Nous poursuivons notre démarche parallèle jusqu'à la signature des accords. A partir de la signature, nous présenterons un message sur l'ensemble contenant huit accords séparés. J'étais favorable à la présentation d'accords séparés pour des raisons de transparence et de liberté d'expression. J'ai personnellement fait de mauvaises expériences, à Genève, avec les paquets. Les gens les ressentent comme une manière de combine, de contrainte, une volonté de les empêcher de s'exprimer.

– Que se passerait-il si Schengen-Dublin devait être refusé par le peuple? Cela ne provoquerait-il pas une faille dans la protection du secret bancaire?

– Nous avons d'excellents arguments pour défendre Schengen et une bonne chance de gagner. Les Suisses sont des gens pragmatiques, qui savent reconnaître où sont leurs intérêts. S'agissant du secret bancaire, notre crainte était que l'équivalence entre l'échange de données et la solution proposée par la Suisse ne soit contournée dans Schengen. Si Schengen tombait, cette problématique disparaîtrait. Ce qui manquerait, toutefois, ce serait la reconnaissance implicite du secret bancaire qu'apporte Schengen, un atout qui nous sera utile dans les négociations internationales.

– Est-ce que cela signifie que les choses sont vraiment finies avec l'UE? Les accords vont être paraphés beaucoup moins rapidement qu'on ne l'avait annoncé. Est-ce une nouvelle épreuve de force entre Berne et Bruxelles?

– Dans une discussion avec l'UE, il s'agit toujours d'une épreuve de force. Nous sommes un et la Commission représente vingt-cinq Etats.

– Est-ce que la voie bilatérale demeure ouverte au terme de ce deuxième cycle de négociations?

– Je ne peux pas dire s'il y aura un nouveau grand round de négociations. Mais il y aura encore des discussions, des négociations et des accords bilatéraux. Au terme des premières négociations bilatérales, c'est l'UE qui avait dit ne pas vouloir recommencer un tel exercice, avec un partenaire aussi incommode. Peu après, ils ont montré un intérêt évident à recommencer des négociations. Tant qu'on aura besoin d'une participation constructive de la Suisse, il y aura un besoin de discussions.

– Comment allez-vous faire pour meubler l'attente des proeuropéens d'ici à la réalisation encore bien lointaine de l'objectif stratégique du Conseil fédéral, l'adhésion?

– Il ne s'agit pas de meubler, mais de répondre aux attentes. Pour cela, nous avons annoncé la publication d'un rapport sur la politique européenne présentant les avantages et les inconvénients concrets d'une adhésion. Nous allons répondre très clairement sur les institutions, la démocratie directe, la neutralité, le fédéralisme, le sort des minorités, la TVA, le franc, la BNS, la politique monétaire, en abandonnant le contexte irrationnel pour une approche concrète.

– Est-ce qu'on peut répondre à des attentes avec un rapport?

– Il y a déjà eu des rapports, mais aucun avec un contenu aussi complet et aussi concret. Cet exercice, qui sera présenté en 2006 ou 2007, n'a encore jamais été fait. A court terme, l'objectif est toutefois d'achever les Bilatérales. Il ne faut pas mélanger les choses.

– Avez-vous senti un frémissement de l'opinion au mois de mars?

– Oui. On pouvait à nouveau parler de ce qui était devenu presque un tabou. Une seule phrase sur l'Europe lors de la conférence de presse que j'avais donnée pour mes cent jours en 2003 avait suffi à provoquer une polémique. Par la suite, Christiane Langenberger avait essuyé de dures critiques pour avoir parlé de l'Europe dans son discours du 1er août. J'ai le sentiment qu'elle pourrait le faire sans problème aujourd'hui.

– A quoi attribuez-vous cette évolution?

– A la prise de conscience que l'économie suisse est très imbriquée dans celle des pays voisins. Le constat est le même de l'autre côté de la frontière et l'on a vu qu'il suffit de très peu de chose pour détériorer la situation. On s'est également rendu compte que les contrôles à la frontière ne dépassent pas, déjà actuellement, les 2 ou 3%. Les Suisses n'avaient pas l'impression jusqu'ici d'être à la frontière extérieure de Schengen. Le renforcement des contrôles à la frontière allemande a abouti à une prise de conscience. Il est encore loisible d'imaginer ce qui se serait passé si l'Italie et la France avaient pris des mesures identiques: un bouchon entre Bâle et Chiasso.

– Après tous les efforts d'information faits pour défendre la cause européenne, n'est-il pas un peu rageant de voir que le meilleur argument est un bouchon à la frontière?

– Il y a des arguments très objectifs, autres que les temps d'attente dans une queue à la frontière, qui militent pour l'Europe.