Traditions

Les Suisses se désintéressent du 1er Août

Manque de bénévoles, désaffection des sociétés locales, controverses, 13% des communes suisses ont renoncé à organiser une célébration officielle pour la fête nationale. Enquête à Bottens, où l’événement a failli ne pas avoir lieu

Pas de fête nationale en 2017? Si les festivités du 1er Août auront finalement lieu à Bottens, village de 1200 habitants dans le Gros-de-Vaud, c’est pour beaucoup grâce à Patricia Riva. «D’habitude la fête est organisée par les associations locales, mais celles-ci disparaissent gentiment», explique la jeune conseillère municipale. Elue en décembre 2016, elle s’est retrouvée confrontée à une situation complexe dès son arrivée.

J’aime rassembler, j’aime ma commune, je me débrouille avec les moyens du bord

Patricia Riva

«L’année dernière, comme il n’y avait pas de volontaire, c’est la municipalité au complet qui a mis la main à la pâte. Cette année, elle ne voulait pas refaire l’effort. La décision a donc été prise d’annuler les célébrations.» Mais face au tollé suscité par cette décision, l’élue, qui est chargée de la communication du village, n’a pas voulu baisser les bras. «J’aime rassembler, j’aime ma commune, je me débrouille avec les moyens du bord», poursuit l’édile, qui est née en Suisse de parents espagnols et a été naturalisée enfant.

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Les 500 francs initialement dévolus au défraiement d’une association ont été réorientés pour la commande de guirlandes et d’un château gonflable. Deux food trucks seront également présents. Les feux d’artifice sont prévus dans un budget à part. Et les bras? «Nous avons un unique employé communal. J’ai indiqué sur le carton d’invitation que les bénévoles étaient les bienvenus. Jusque-là j’ai eu deux appels. Avec mon mari ça fait trois!»

Un événement attendu (au tournant)

Le creux de l’été ne facilite pas la tâche des organisateurs de la fête nationale. Bien des municipalités peinent à célébrer l’événement faute d’affluence, de bénévoles ou de bonne volonté. Pis, selon un sondage réalisé par l’Association des communes suisses, 13% d’entre elles renoncent même entièrement à organiser ces festivités. Pour ne rien arranger, beaucoup d’orateurs potentiels sont à l’étranger.

La conseillère d’Etat Béatrice Métraux, en charge des institutions et de la sécurité, réside à Bottens, commune dont elle a été syndique. Elle paraissait donc toute désignée pour l’allocution annuelle. Espoir de courte durée: «Je l’ai appelée il y a trois semaines, bien sûr elle était déjà prise. Il se peut que je doive m’en charger, mais je ne l’ai encore jamais fait et n’ai encore rien commencé!» L’exercice peut se révéler périlleux pour le néophyte. Les années de beau temps, ce sont tout de même jusqu’à 200 personnes qui se réunissent sur la place du village.

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Le discours!

Qu’en est-il du contenu? Conseiller national valaisan, Mathias Reynard se veut rassembleur. «J’axe tout d’abord mon allocution sur la défense du patrimoine, des langues, le patois notamment. Il est important d’empêcher l’UDC d’accaparer ces thèmes-là. C’est à chacun de s’approprier le drapeau et la tradition. Mais le discours doit bien évidemment s’adresser à tout le monde, éviter trop d’idéologie.»

Actif depuis dix ans sur le circuit patriotique, Darius Rochebin ne dément pas. «J’improvise souvent sur le moment pour être au diapason de la soirée. Le fond de mon texte fait quant à lui généralement un lien avec mon métier, j’évoque la relation entre information et démocratie. Quoi qu’il en soit, j’ai parfois quand même dû me battre pour capter l’attention le moment venu!» Grand habitué de l’exercice, il s’est notamment déjà prêté à trois discours sur deux jours dans trois lieux différents.

Comment faire venir la perle rare?

Ne disposant pas de l’attrait que peut représenter la tribune d’une grande ville et conscientes de l’agenda chargé des personnalités, certaines communes ne laissent rien au hasard pour s’assurer les services d’une vedette. La meilleure solution reste alors le réseau. Guy Parmelin se rend à Yvorne? Le propriétaire du Château Maison Blanche, où se déroulent les festivités, est un proche du conseiller fédéral et un client des vins Parmelin. Quant au syndic, Edouard Chollet, c’est le collaborateur personnel du ministre. Cet invité d’exception pour une commune de 1000 habitants promet de combler tant le lieu que les organisateurs: la municipalité s’attend cette année à recevoir deux à trois fois plus de personnes qu’en temps normal.

Autre conseiller fédéral, histoire similaire: Didier Burkhalter ira bruncher à Aigle pour sa dernière fête nationale en tant que ministre des Affaires étrangères. Un hasard? Pas vraiment. Le Neuchâtelois est invité par son ami Frédéric Borloz, syndic mais aussi conseiller national et président du PLR Vaud. Un solide carnet d’adresses peut donc contribuer de manière significative au succès de l’opération.

Un exercice délicat

Loin d’être évidente, l’organisation d’un 1er Août réussi impose de maîtriser une pléthore de paramètres. Symbole identitaire, la fête nationale ne laisse pas indifférent. Au village comme dans la grande ville, une organisation millimétrée n’est d’ailleurs pas pour autant gage d’unanimité. On le constate par exemple à Genève, où le maire d’extrême gauche Rémy Pagani a organisé une célébration binationale Suisse-Bénin. Loin de ravir tout le monde, la participation du pays africain, dont la fête nationale tombe le même jour, a engendré protestation et pétition de la part d’Helvetia Helvetia, un groupe de «résistants suisses».

Bien habile celui ou celle qui arrivera à contenter tout le monde en ce jour particulièrement propice à la polémique. Novice dans l’exercice, Patricia Riva a pratiquement toujours passé le 1er Août en vacances à Malaga. Si elle ne peut régater pour le carnet d’adresses ou le prestige de sa commune, sa ferveur communicative permet d’espérer que la fête soit réussie malgré les difficultés. Il lui est même permis de rêver pour l’année prochaine, puisque certaines personnalités très courues, comme Darius Rochebin, font souvent fi des contacts pour privilégier la découverte. «J’aime bien aller où je ne connais personne, souligne le journaliste, expérimenter la diversité suisse, profiter d’une tournée gourmande.» Déjà allé à Bottens?

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