Le Temps: Vous êtes allé passer une semaine en Bolivie alors que la crise des Balkans, qui a occupé l'essentiel de votre temps ces derniers mois par l'intermédiaire de l'aide humanitaire et de Focus, est loin d'être résolue. Le moment était-il bien indiqué pour effectuer ce voyage?

Walter Fust: Il y a effectivement eu un moment où je me suis demandé s'il était bien approprié d'aller en Bolivie maintenant. Mais j'ai dû constater qu'on pouvait se poser une telle question à tout instant. Par ailleurs, tout était bien préparé et je me suis renseigné tout au long du voyage sur l'évolution de la situation au Kosovo. Je ne considère donc pas qu'il y a eu négligence de priorité, bien au contraire. Ce voyage m'a aussi aidé à prendre un peu de distance avec le problème du Kosovo.

– Quel bilan tirez-vous de votre visite en Bolivie?

– Je m'étais fixé trois objectifs. Premièrement, je voulais voir les projets que nous soutenons dans les secteurs de la participation populaire et de la réforme judiciaire. J'ai été surpris par leur dynamisme. Il subsiste cependant des problèmes importants. La réforme de la justice prendra encore passablement de temps. Je suis particulièrement préoccupé par la fameuse loi 1008, car j'ai l'impression qu'elle a été imposée par les Etats-Unis et qu'elle est contraire aux droits de l'homme. Je voulais, deuxièmement, marquer par une petite cérémonie nos trente ans d'activité là-bas. Je voulais enfin avoir des contacts avec les autorités pour voir dans quelle direction le développement de ce pays allait. Je crois avoir senti la volonté de mener une politique plus cohérente. J'ai proposé de créer une petite unité qui ferait le monitoring de tous les processus liés à la décentralisation, et cela indépendamment du gouvernement.

– Quel est l'événement qui vous a le plus marqué?

– C'est sans doute la visite à la prison de Quillacollo. Il m'importait de voir comment la loi était appliquée aux détenus, car c'est un miroir qui reflète la manière dont la société est traitée. J'ai été impressionné de voir que 50% des gens sont là à cause de la loi 1008. Ils passent parfois plusieurs années en prison simplement pour prouver leur innocence. C'est quand même incroyable. Lors des rencontres que j'ai eues, j'ai aussi été frappé par la nécessité de rappeler constamment que les femmes doivent avoir les mêmes chances que les hommes dans le processus de développement.

– Qu'est-ce qui a changé en trente ans de coopération en Bolivie?

– Au départ, quelques experts suisses sont venus en Bolivie avec des vaches suisses acheminées par bateau. Or, l'élevage du bétail et la fromagerie sont deux secteurs dans lesquels nous ne sommes plus actifs aujourd'hui. Ce qui a aussi changé, c'est que nous ne nous contentons plus de définir des projets, mais nous nous efforçons de les intégrer dans des programmes. Ainsi, nous soutenons moins les infrastructures, que nous laissons aux institutions financières, mais davantage les processus définis par le gouvernement, comme la participation populaire et la justice. Autre changement enfin, nous avons aujourd'hui moins d'experts sur le terrain que par le passé. Par ailleurs, il y a moins de personnel suisse et plus de personnel local spécialement formé.

– Les infrastructures demeurent cependant l'un des grands handicaps de la Bolivie. Durant votre séjour, vous avez reçu des appels afin que l'aide suisse s'accentue dans les domaines de l'eau et aussi de la formation professionnelle. Que pouvez-vous faire de plus?

– Nos activités et nos intentions sont fixées dans un programme quinquennal. C'est dans ce cadre que nous allons voir si nous pouvons prendre en compte certaines demandes. Pour quelques actions ponctuelles, nous pouvons cependant intervenir de manière très souple. Nous prévoyons par exemple de construire une école dans un petit village détruit par le tremblement de terre. Cela nous coûtera environ 50 000 francs. Un tel investissement devrait être possible. Mais pour le reste, nous souhaitons éviter de trop nous disperser. Nous avons déjà beaucoup de projets, peut-être un peu trop à mon avis. S'agissant de l'eau, nous évitons d'intervenir dans les grands systèmes d'irrigation, car il s'agit d'énormes investissements. Cependant, lorsque le maire d'une petite commune me dit qu'un projet d'irrigation permettrait à 600 familles paysannes d'avoir une seconde récolte annuelle de fruits et légumes et leur éviterait d'envoyer leurs enfants gagner de l'argent en Argentine ou au Chili, j'estime qu'on doit leur faciliter la tâche.

– En trente ans, la Suisse a investi 320 millions de dollars en Bolivie. Or, on sait que ce pays est rongé par la corruption. Pouvez-vous garantir que l'argent accordé par la Suisse n'est pas détourné?

– Je ne peux pas vous donner de garanties totales. Mais je peux vous assurer que nos programmes contiennent des mécanismes de contrôle. Nous ne donnons pas d'argent au gouvernement, nous ne faisons qu'investir dans des programmes et des projets déterminés. Là, nous pouvons mieux contrôler le flux de l'argent. Nous sommes un peu les mal-aimés de la coopération, car nous avons la réputation d'être trop stricts dans les contrôles. Mais nous disons toujours à nos partenaires que c'est l'argent des contribuables suisses et que nous devons être en mesure de dire ce que nous faisons avec les sommes que nous consacrons à la coopération.

Propos recueillis par B. W.