Deux tiers des Suisses ne veulent pas que les assurances sociales dépensent plus qu’elles n’encaissent. Pour la première fois dans un sondage d’opinion, il se trouve 63% des personnes sondées favorables à l’extension du frein aux dépenses des assurances sociales, selon le moniteur financier 2012 d’economiesuisse, la fédération suisse des entreprises. Le virage est spectaculaire depuis l’an dernier: c’est 20% de plus. La crise financière en Europe et ses conséquences sur les retraites en Espagne, en Grèce ou en France inquiètent aussi les Suisses pour la solidité de leur assurance vieillesse.

On savait les Suisses adeptes d’une politique financière très conservatrice, voire restrictive. Le dernier sondage mené pour le moniteur financier d’economiesuisse auprès de 1000 citoyens helvètes confirme un renforcement de cette tendance.

Ainsi le frein à l’endettement, introduit en 2003 pour maîtriser les finances de la Confédération, bénéficie-t-il toujours d’un très large soutien: 83% des personnes interrogées souhaitent qu’il soit maintenu et 64% estiment qu’il a fait ses preuves. Il est vrai qu’au milieu d’un continent mis à mal par l’endettement public, la Confédération, avec 111 milliards de francs de dettes, soit 20,7% du PIB, fait figure de première de la classe. Elle a ainsi réduit sa dette de 20 milliards de francs à fin 2011.

Malgré cela, une nette majorité (60%) des citoyens pense que l’Etat ne maîtrise pas ses dépenses et 87% attendent qu’il accomplisse ses tâches sans augmenter les impôts. Seule dépense supplémentaire qui recueille une majorité (51%): la formation.

Cette recette de rigueur, les Suisses, inquiets de ce qui se passe chez leurs voisins, souhaitent l’étendre aux assurances sociales, AVS et assurance invalidité en l’occurrence. En 2010, 55% d’entre eux s’y opposaient encore; 49% l’an dernier. Changement radical de tendance cette année: les opposants ne sont plus que 25%. Deux tiers des Suisses, 63%, y sont donc favorables. Dans tous les partis, y compris à gauche – au PS et chez les Verts –, on trouve une majorité pour cette extension.

Le frein à l’endettement des assurances sociales est une ancienne revendication d’economiesuisse et de l’Union patronale suisse, rappelle Pascal Gentinetta. La fédération des entreprises souhaite un système automatique d’intervention qui sanctionne immédiatement les dépassements en adaptant les prestations au niveau des rentrées. Puis, dans un second temps, il y aurait obligation pour le parlement de réviser la loi si nécessaire pour adapter cotisations, dépenses et intervention de l’Etat.

Selon le directeur d’economiesuisse, les défis auxquels l’AVS sera confrontée autour de 2018-2020, avec l’arrivée à la retraite des papy-boomers, doivent être affrontés maintenant. Pour Pascal Gentinetta, «c’est le manque d’anticipation politique et l’absence de glissière de sécurité qui menacent l’AVS; car, entre le moment où le déséquilibre est reconnu et celui où les mesures correctrices entrent en vigueur, il peut se passer plusieurs années. Et il est alors tard, comme l’a montré l’exemple de l’AI.»

Même si le revirement de l’opinion peut être spectaculaire, l’idée d’un système automatique d’économies appliqué aux assurances sociales a fait son chemin depuis quelques années. Le système existe déjà pour l’assurance chômage. Le Conseil fédéral doit relever le taux de cotisation de 0,3 point si la dette dépasse 2,5% de la somme des salaires soumis à cotisation. Le même principe avait été retenu dans la 11e révision de l’AVS. Il s’agissait de suspendre l’adaptation des rentes si le capital du fonds de compensation tombait en dessous de 70% des dépenses annuelles. Mais la 11e révision a été refusée par le peuple, puis a échoué devant le parlement une dernière fois.

«Si je suis agréablement surpris du revirement de l’opinion, cela nous encourage à revenir à la charge auprès du Conseil fédéral sur l’AVS. Pour le PLR, c’est un point essentiel de son programme. On ne peut pas se payer un grand train de vie avec une carte de crédit au nom de ses enfants», prévient le conseiller national Ignazio Cassis (PLR/TI). Le groupe libéral-radical vient de déposer une motion pour relancer un mécanisme de frein à l’endettement pour l’AVS. Lors d’une rencontre entre quelques conseillers nationaux et le ministre des Affaires sociales, Alain Berset, ce dernier aurait promis de revenir à l’automne avec des modèles législatifs intégrant le frein aux dépenses.

Président du groupe parlementaire PDC, Urs Schwaller est plus circonspect. «Tout le monde est plus ou moins d’accord avec le principe d’un frein aux dépenses. Mais dès que l’on entre dans le détail, que l’on parle de geler ou baisser telle ou telle rente, on se heurte à une coalition d’oppositions.» C’est pourquoi le conseiller aux Etats fribourgeois estime qu’il faudrait mettre le parlement devant un choix: soit un gel des rentes doublé d’une hausse des cotisations, soit, s’il ne parvient pas à un compromis, une hausse de la TVA.

A gauche, où un Stéphane Rossini (PS/VS) jugeait ce printemps «légitime d’avoir des assurances sociales saines», on refuse un «mécanisme super-contraignant pour l’AVS… avec une approche aussi dogmatique et idéologique». Au PS, on dénonce des mesures qui vont peser surtout sur les prestations sociales.

«On ne peut pas se payer un grand train de vie avec une carte de crédit au nom de ses enfants»