Rencontre

Le super-flic Fausto Cattaneo raconte ses années de galère

Ancien chef de la brigade tessinoise des stupéfiants, autrefois star de la lutte contre le crime international, Fausto Cattaneo a ensuite connu une traversée du désert de vingt ans à la suite d’accusations diverses. Il vient d’être acquitté par le tribunal pénal fédéral

Ex-commissaire en chef de la brigade tessinoise des stupéfiants, agent infiltré dans des enquêtes internationales, auteur d’un best-seller dont a été tiré un film, Fausto Cattaneo est une vraie légende au Tessin. Suspendu à la suite de jalousies internes, accusé de calomnie et séquestration par un collègue, il vient d’être innocenté par le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone (TPF).

Il nous raconte ses vingt ans de galère. Rendez-vous est pris à Minusio, près de Locarno, où il vit avec sa seconde épouse, rencontrée au Brésil lors d’une de ses missions sous couverture. Qui pourrait imaginer que ce retraité débonnaire a été l’un des plus célèbres agents infiltrés contre le crime international dans les années 1980 et 1990? Qu’il a sûrement été le seul Suisse à visiter de fond en comble la Maison-Blanche, sous la houlette du directeur de la CIA?

Ces temps glorieux ont été interrompus en 1992, lorsqu’un collègue de la brigade des stupéfiants tessinois l’a accusé de «comportement inadéquat » durant l’enquête sous couverture «Mato Grosso », un vaste trafic de cocaïne du Brésil vers l’Italie via la Suisse. Du jour au lendemain, il était devenu persona non grata.


 

Le Temps: Le TPF vous a acquitté le 21 octobre, ainsi qu’un collègue de la police vaudoise, des accusations de calomnie et de séquestration, brandies par ce même policier qui vous avait chargé en 1992. Comment l’avez-vous vécu?

Fausto Cattaneo: Je subis le contrecoup de ces années de galère. Je suis soulagé de cet acquittement, que demandait non seulement mon avocat, mais aussi le nouveau procureur Jürg Blaser, qui a repris le dossier des mains de son prédécesseur Félix Reinmann [licencié depuis]. Je ne sais pas encore si l’affaire est terminée. L’avocat de la partie civile peut encore recourir. Mais je doute qu’il le fasse, les chances qu’il obtienne gain de cause sont trop minces.

Mon coaccusé, chef de section de la Sûreté vaudoise, que je connais depuis vingt ans et qui a travaillé avec moi dans plusieurs affaires, a aussi été blanchi. Ce verdict me lave de tout ce qui a été dit sur moi pendant ces années où j’en ai entendu de toutes les couleurs. Cela a été une période de souffrance et de dépression. J’ai réussi à ne pas sombrer car j’avais ma conscience pour moi, le soutien de mes proches.  Ma femme me répétait tout le temps: «Fausto, garde la tête haute!» et c’est ce que j’ai fait. 

Les accusations de votre ancien subalterne, aujourd’hui en poste à la police fédérale de Lugano, tirent leurs racines de ce qui s’était passé durant l’enquête «Mato Grosso» où vous jouiez les infiltrés. Racontez-nous ce qui s’est passé?

«L’enquête baptisée «Mato Grosso» était menée par les polices de plusieurs cantons et pays. Il fallait démanteler un réseau de trafiquants de cocaïne qui transportait du Brésil en Italie, via Zurich, d’énormes quantités de drogue. La procureure tessinoise d’alors, Carla Del Ponte, m’avait flanqué de ce subalterne, qui jouait le rôle de mon garde du corps.

Nos rapports étaient tendus, ce collègue étant envieux de mes succès et du prix décerné par Ronald Reagan. De retour au Tessin, il a raconté qu’au Brésil je buvais trop, je fréquentais des femmes de mauvaise vie et que j’utilisais la carte de crédit de la police. Un tissu de mensonges. A Rio, j’avais connu celle qui est devenue ma femme. Elle travaillait dans une bijouterie, mais ce collègue est allé jusqu’à raconter qu’elle était une prostituée! J’ai été suspendu de l’enquête. C’est alors que j’ai publié mon rapport «Mato Grosso». Celui-ci contenait de lourdes accusations, c’est ce qui a poussé le Conseil d'Etat tessinois à ouvrir une enquête administrative.

Et ensuite?

En 1992, je suivais un cours de formation à l’Institut de criminologie de Lausanne. Durant cette année-là, des agents tessinois participaient aux enquêtes sous couverture Nice I et Nice II en France. J’avais eu vent d’irrégularités commises par mes subalternes, qui disposaient de 50 à 70 kilos de cocaïne provenant de dépôts de la police brésilienne! Mes soupçons ont été étayés une dizaine d’années plus tard par les révélations d’un informateur sud-américain qui se faisait appeler Carlos. C’est alors que mon collègue vaudois, que je considère comme l’un des meilleurs policiers au monde et qui disposait de renseignements que je n’avais pas, a contacté le procureur fédéral de l’époque, Edmond Ottinger. Ce spécialiste des trafics internationaux de stupéfiants a ouvert une enquête pour démanteler ce que nous pensions être une organisation criminelle.

Quelques mois plus tard, l’enquête a été dirigée contre mon ex-collègue. Lorsque celui-ci l’a su, il a réagi violemment et, de peur qu’il ne s’enfuie et à cause du risque de collusion, le procureur l’a mis aux arrêts. Edmond Ottinger l’a raconté lors du procès, nous blanchissant de l’accusation de séquestration. L’affaire s’est bien terminée mais la manière de travailler des enquêteurs du Ministère public m’a beaucoup déçu.

Votre livre vous a donné une certaine notoriété. Cela a-t-il changé votre vie?

Le livre m’a permis de m’épancher mais ne m’a pas enrichi! Je vais en écrire un second que Pierre-Marcel Favre s’est déjà dit prêt à publier. Mais auparavant, je veux me consacrer à ma famille! 

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