La situation «extraordinaire» décrétée par le Conseil fédéral ce lundi 16 mars permet aux magasins et aux commerces qui proposent des denrées alimentaires de rester ouverts, mais interdit les manifestations publiques et privées, dont les marchés en plein air. Une mesure qui pénalise les agriculteurs et producteurs suisses. Ils traversent cette période avec des difficultés. L’interdiction des marchés en est une de plus.

«On a été pris par surprise»

Les producteurs sont préoccupés par la préservation de la santé de leur famille et employés pour qui le home office est impossible et par le maintien de leur production qui passe par la livraison des intrants – fourrages, engrais, semences, produits de traitement – et l’exploitation. «Nous nous appuyons sur une main-d’œuvre saisonnière étrangère; ces personnes sont, pour certaines, rentrées chez elles», s’inquiète Francis Egger, vice-directeur de l’Union suisse des paysans. Désormais, les agriculteurs se demandent aussi comment écouler leur production.

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Ceux qui se rendaient régulièrement aux marchés ou livraient les restaurateurs doivent trouver des alternatives. C’est le cas du maraîcher Denis Pache, habitué des marchés lausannois. «Nous avons la chance d’avoir un local fermé dans lequel nous proposions déjà un marché à la ferme, constate-t-il. Nous allons ouvrir ici les jours de marché. Ce n’est pas la même chose, car les gens doivent se déplacer, mais on remarque que ceux qui télétravaillent ont finalement un peu de temps pour venir. Est-ce que ce sera comme ça régulièrement? Je ne veux pas me plaindre, car des collègues sont plus pénalisés que nous.»

La fromagerie Duttweiler, elle aussi fidèle des marchés lausannois, confie son désemparement. «On a été pris par surprise et on va être très mal, assure son responsable, Djeladin Mustafoski. Nous ne pouvons plus écouler nos produits, mais nous devons tout de même payer nos factures. Et puis ce n’est pas comme si nous pourrons les vendre plus tard. Nous avons des produits périssables que nous allons devoir jeter. Je ne sais même pas si nous avons le droit de les vendre si des clients se déplacent jusqu’à la laiterie.»

Une prise de conscience

La décision de la Confédération s’appuie sur la difficulté à mettre en pratique les règles de sécurité prescrites pour endiguer la propagation du nouveau coronavirus. «Le problème sur les marchés est que les règles de distance sociale ne peuvent être mises en place», déclare l’Office fédéral de la santé publique. Un constat que corrobore Pierre-Antoine Hildbrand, municipal de l’Economie et de la Sécurité de la ville de Lausanne: «Nous avons essayé samedi dernier, alors encore sous les règles fixées par l’arrêté du Conseil d’Etat vaudois, et c’était très compliqué de les faire respecter.»

Le conseiller national Christian Lüscher (PLR/GE) n’est pas de cet avis. Interpellé par des maraîchers «catastrophés par la situation», il a décidé de lancer un appel public sur les réseaux sociaux et de le partager avec quatre conseillers fédéraux. «Les marchés peuvent très bien rester ouverts sans pour autant mettre en péril la santé des personnes, estime-t-il. Les premières injonctions n’ont pas eu beaucoup d’effets, mais maintenant, la donne a changé. Je crois que toute la population a pris conscience qu’il fallait limiter ses déplacements et respecter une distance sociale.»

Cette interdiction «force les consommateurs à se tourner vers la grande distribution, comme si elle était la seule garante de l’approvisionnement, déplore dans un communiqué le Mouvement pour une agriculture paysanne et citoyenne. Une consternation que partage l’Association des marchés genevois mobilisée ce mardi 17 mars sur la plaine de Plainpalais pour protester contre la décision fédérale. «Une partie importante de la production va être perdue par manque de filières de distribution», alerte son président, Willy Cretegny. Ce dernier a adressé une lettre à Berne pour demander le maintien des marchés de détail alimentaires et l’interdiction d’importer des produits agricoles, maraîchers, viticoles et floricoles pendant la durée de la crise.

Des solutions et de la solidarité

«On confine à l’absurdité la plus totale, souffle Christian Lüscher. Nous pouvons demander à la police et aux producteurs d’assurer une distance entre les personnes, instaurer des heures d’accès pour les personnes âgées, voire leur en interdire l’accès.» Il poursuit: «Le Conseil fédéral peut modifier son ordonnance en tout temps et se mettrait ainsi en phase avec l’arrêté du Conseil d’Etat genevois qui prévoit précisément qu’il y ait une exception pour les marchés qui fournissent des denrées alimentaires.»

De plus, les cantons pourraient «prévoir des exceptions dans des cas individuels afin de prévenir des problèmes d’approvisionnement (art. 7 Covid-VO), indique l’OFSP. Un stand de marché unique, qui fournit des denrées alimentaires, se trouve dans une situation similaire à une épicerie et doit pouvoir respecter les règles de distance.»

A Lausanne, «étant donné que les écoles sont fermées, je ne peux malheureusement pas offrir de solutions aux producteurs pour qu’ils écoulent leurs produits», regrette Pierre-Antoine Hildbrand. Dans l’intervalle, la ville ne va rien leur facturer pour leurs emplacements de marché. Et d’ajouter: «Je souhaite que les grands distributeurs fassent preuve de solidarité.»