La décision du rectorat de l'Université de Neuchâtel de supprimer la chaire d'italien de la haute école, prend une dimension quasiment nationale. Le recteur Alfred Strohmeier justifie cette initiative, couplée avec l'abandon du grec ancien, en disant vouloir renforcer certaines compétences de la petite université, surtout en sciences sociales. A la fin de la semaine passée, les Verts suisses se fendaient d'une prise de position pour signifier leur «indignation», estimant que «les minorités linguistiques sont en danger». Samedi, près de 250 personnes ont exprimé leur opposition dans les rues de Neuchâtel, appuyées par les sections locales de Pro Ticino, du comité des Italiens de l'étranger et de la Colonia libera italiana. Et ce n'est pas fini: la Fédération des étudiants annonce une nouvelle mobilisation ce mardi, tandis que jeudi, la commission suisse pour l'Unesco sera saisie de cette question par l'avocat genevois Christophe Germann.

La polémique neuchâteloise est attisée par le lent reflux de l'italien dans les programmes des hautes écoles. L'EPFZ a supprimé sa chaire de littérature italienne, l'Université de Bâle a réduit les moyens de sa section. A Fribourg, dont l'académie est liée par un partage de compétences avec Berne et Neuchâtel, le rectorat peine à repourvoir un poste sur les trois existants, «ce qui risque de diminuer l'attrait de notre section», s'inquiète l'un des professeurs, Alessandro Martini. Les opposants à ces mesures mettent évidemment en exergue le statut de langue nationale de l'italien. S'exprimant lundi à Bellinzone à propos d'une nouvelle exposition du Musée national, consacrée au rôle de la langue italienne dans les arts, le président du Conseil d'Etat tessinois Gabriele Gendotti, cité par l'ATS, a lancé: «L'enseignement de la langue italienne est mis en péril en Suisse. Il en va du fédéralisme, de l'identité et du multilinguisme helvétiques.» Devant la commission suisse pour l'Unesco, Christophe Germann compte relever le fait que pour lui, la décision neuchâteloise «n'est pas compatible avec les articles constitutionnels sur la diversité linguistique». Dans une lettre ouverte, les 43 étudiants de l'institut de Neuchâtel regrettent la «marginalisation d'une part importante de notre langue, culture et identité nationale», et à Fribourg, Alessandro Martini déplore lui aussi le reflux de sa langue dans l'éducation supérieure: «De plus en plus, le critère du nombre d'étudiants s'impose. Le paramètre confédéral devient rhétorique.»

Décisions unilatérales

Cette affaire montre surtout les ratés du système actuel de partage des tâches entre les écoles. Une université peut prendre une décision unilatérale en arguant qu'un ou deux pôles forts seraient préférables à de trop petites unités – c'est l'argument d'Alfred Strohmeier. Mais aucune instance ne peut imposer de telles concentrations. Conséquence, le risque est grand de voir des disciplines sacrifiées sans compensation sous la forme de ces «pôles de compétences» que les universitaires appellent souvent de leurs vœux. En l'absence d'arbitrage, chaque université peut faire à peu près comme elle l'entend, sans rendre de comptes sinon au Conseil d'Etat de son canton. Président de la Conférence universitaire suisse, l'instance politique, le conseiller d'Etat bernois Mario Annoni le reconnaît: «Nous avons une responsabilité face à la population et au canton du Tessin. Mais il faut admettre que les universités connaissent une forte pression financière et sont poussées à attirer davantage d'étudiants. En réalité, la situation actuelle conduit plutôt à développer à double des domaines porteurs qu'à une coordination réelle», concède-t-il avant d'en appeler à la Conférence des recteurs (CRUS), où ces questions «devraient être discutées».

Et précisément, le cas neuchâtelois n'a pas été évoqué, note le recteur lausannois Jean-Marc Rapp, qui préside la CRUS: «Je partage le souci exprimé ces jours. Nous devons veiller à ce qu'au plan national ou régional, il ne se produise pas de pertes préjudiciables. Mais en l'état actuel du droit, une telle coordination n'est pas possible, et nous sommes donc un peu dépassés par la rapidité des évolutions.» Raison de plus, à ses yeux, pour réformer les mécanismes d'attribution des subsides, en favorisant par exemple les transferts entre écoles de manière à ce que leurs coûts soient «neutralisés». Mais d'ici à ce que les lois soient changées, la menace d'un appauvrissement général de l'offre académique reste entière.