Valais

Surcoûts et soupçons de corruption sur les interminables chantiers routiers du Haut-Valais

Sur les chantiers de l’autoroute du Haut-Valais et de la route du Simplon, les entreprises Frutiger et Interalp Bau ont sollicité des paiements complémentaires qui ont suscité la méfiance du Contrôle fédéral des finances et du Ministère Public de la Confédération

Le tunnel d’Eyholz dort. Les travaux de ces 4200 mètres de galeries autoroutières destinées à contourner la ville de Viège ont débuté en 2008. Ils sont estimés à 400 millions de francs. Un consortium réunissant les entreprises Interalp Bau, Frutiger, CSC et Jäger a obtenu le chantier en proposant l’offre la plus attractive. Mais en 2014, il a sollicité trois paiements complémentaires pour une somme totale de près de 60 millions de francs. Maître d’ouvrage, l’Etat du Valais conteste la somme. Il avoue néanmoins avoir déjà versé près de 14 millions de francs aux entrepreneurs, «à titre d’accompte».

Chef de l’Office cantonale des routes nationales (OCRN), l’ingénieur Martin Hutter dirige l’entier du projet. Le casque vissé sur la tête, il soutient que «les demandes de paiements complémentaires du tunnel d’Eyholz se fondent sur des prestations incontestablement réalisées par le consortium». Les quatre entreprises justifient leurs prétentions par des perturbations de travaux, des nouvelles études géologiques, et la nécessité de remplacer 600 mètres de faux-plafonds réalisés avec un béton jugé instable. Malgré l’intervention de deux médiateurs, des divergences opposent toujours l’Etat du Valais et les entreprises au sujet de la responsabilité de cette erreur.

Aucun argument fondé ne justifie les demandes examinées

Organe de surveillance du chantier, l’Office fédéral des routes (OFROU) a commandé trois rapports destinés à évaluer ces paiements complémentaires. Rédigés entre juillet 2014 et janvier 2016, ils ne sont pas publics. Mais le Sonntagsblick a vraisemblablement eu accès aux documents. Fin mai, il citait cet extrait: «Aucun argument fondé ne justifie les demandes examinées». L’OFROU refuse de confirmer, se bornant à rappeler que l’évaluation est toujours en cours. Respectivement en charge de 2 et 36% des travaux du tunnel d’Eyholz, les entreprises Interalp Bau AG et Frutiger AG ne commentent pas leurs prétentions, qui font toujours l’objet de discussions entre les parties concernées.

Le Contrôle fédéral des finances a annoncé en mars 2015 son intention de procéder à une «inspection du projet de l’autoroute A9». Les résultats sont attendus pour le mois de novembre. Ces trois paiements complémentaires suscitent la méfiance: Les deux entreprises précitées ont aussi décroché 139 des 173 millions de francs nécessaires à l‘assainissement de la route du Simplon, débuté en 2009. Géant de la construction installé à Thoune et société valaisanne en mains italiennes, Frutiger et Interalp Bau y ont obtenu des paiements complémentaires qui ont occasionné des surcoûts inédits.

Sur le chantier du Simplon, des factures ont presque doublé

Soupçonnés de corruption, le directeur italien d’Interalp Bau a été placé en détention préventive par le Ministère Public de la Confédération au mois de mars. Le directeur du bureau régional de l’OFROU à Viège et le chef de projet de la route du Simplon ont aussi été incarcérés pendant trois mois. Directeur ad interim de l’entreprise, Davide Lagana rappelle qu’ils bénéficient de la présomption d’innocence. Selon lui, les soupçons ne portent pas sur la société mais sur son directeur, accusé d’avoir offert des cadeaux en nature aux deux collaborateurs de l’OFROU: «A ma connaissance, les faits qui lui sont reprochés ne concernent pas des sommes d’argent, mais des denrées alimentaires et des bouteilles de vin».

En avril dernier, la Bernerzeitung détaillait les paiements complémentaires concédés par l’OFROU aux deux entreprises. Pour l’assainissement d’un tunnel, mis au concours en 2011, elles ont soumis l’offre la plus intéressante, estimée à 12,4 millions de francs. Un an plus tard, elles avaient déjà encaissé 23,1 millions de francs, soit un surcoût de 87%. Peu auparavant, pour l’assainissement d’un autre tunnel, elles avaient proposé de réaliser les travaux pour 22,9 millions de francs, avant de percevoir 28,2 millions de francs.

Le poisson pourrit toujours par la tête: Le Ministère Public doit perquisitionner les bureaux de l’OFROU à Thoune

Selon Rudolf Lagger, membre de la direction de Frutiger, les travaux ont été plus conséquents et plus longs que prévus, «suite aux exigences du maître d’ouvrage». Il énumère «des documents d’appel d’offres incomplets, des changements de commandes et de projets pendant les travaux, et divers imprévus, parmi lesquels des mesures de consolidation de la roche». Présidente du parti socialiste haut-valaisan, Doris Schmidhalter-Näfen intervient régulièrement sur ce sujet au parlement. Pour elle, «Le poisson pourrit toujours par la tête: Le Ministère Public doit perquisitionner les bureaux de l’OFROU à Thoune».

Porte-parole de l’OFROU, Guido Bielmann ne commente pas cette affaire. Il explique que peu d’entreprises sont capables d’assumer les grands projets de l’autoroute ou de la route du Simplon. Pour lui, «les deux affaires ne sont pas liées, même si elles impliquent les mêmes sociétés». Il insiste: «Sur le chantier du tunnel d’Eyholz, la corruption n’est pas un sujet». Martin Hutter ne commente pas non plus le chantier du Simplon. Pour lui, «les demandes de paiements complémentaires n’ont rien d’exceptionnel sur les chantiers longs et complexes».

Sur l’ensemble de l’autoroute du Haut-Valais, l’OCRN a attribué pour 365 millions de francs de commandes à Frutiger, et 37 millions à Interalp Bau. Les deux entreprises ont encore obtenu la construction d’un pont situé près de Niedergesteln, et devisé à près de 6 millions de francs. Cette adjudication a suscité un recours qui est aujourd’hui pendant devant le Tribunal cantonal.

L’autoroute qui reliera Sierre à Brigue avant d’être prolongée par la route du col de Simplon était initialement prévue pour 2006 et estimée à 2,1 milliards de francs. Elle devrait finalement être achevée en 2025, après avoir coûté près de 4 milliards de francs.

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