Affaire CarPostal

Susanne Ruoff, sa passion pour l’innovation n’aura pas suffi

La directrice générale de La Poste a remis sa démission à la veille de la publication du rapport d’enquête interne sur l’affaire CarPostal. A-t-elle ignoré les signaux qui lui ont été adressés?

C’était le 8 mai à Daillens. Ce jour-là, Susanne Ruoff avait invité les médias romands à une visite du centre de tri des colis situé entre Lausanne et Yverdon. Entre deux déclarations sur la digitalisation de l’entreprise et l’arrivée d’Amazon sur le marché suisse, la question de son maintien à la tête de La Poste a brièvement été abordée. «J’ai la confiance du conseil d’administration et je dois gérer les affaires», s’était-elle contentée de déclarer.

Un mois plus tard, les événements se sont précipités au point que la Zurichoise de 60 ans, directrice générale de La Poste depuis 2012, a annoncé dimanche soir qu’elle démissionnait de son poste. Cela à la veille d’une séance du conseil d’administration et de la publication du rapport d’enquête interne diligenté par le président dudit conseil, l’ancien conseiller aux Etats Urs Schwaller. Vendredi dernier, le Conseil fédéral a pris connaissance de ce rapport. Il a arrêté sa position à ce sujet, position qui sera rendue publique ce lundi, une fois que le rapport d’enquête aura été publié. Il est possible que l’avis du gouvernement ait contribué à précipiter le départ de Susanne Ruoff, estime un connaisseur du dossier.

Un parcours convaincant

Elle avait succédé à Jürg Bucher en 2012. Son parcours professionnel avait intéressé le conseil d’administration: sa longue carrière chez IBM, son passage ensuite, chez British Telecom (BT) Switzerland l’ont convaincu qu’elle était la bonne personne pour réussir le virage numérique des services postaux. Sur son profil Linkedin, elle se présente d’ailleurs comme CEO de La Poste Suisse et «enthousiasmée par l’innovation». Elle était en revanche moins à l’aise avec les prestations de base de l’entreprise, le service universel, le réseau des offices postaux, le transport de voyageurs.

Au fil des années, elle a appris. Elle a appris le français, qu’elle maîtrisait moins bien que l’anglais en dépit du fait qu’elle vivait depuis plusieurs années à Crans-Montana. Elle a appris ce qu’était un office de poste, ce qu’était le partenariat social, à quoi servait un autocar jaune, en quoi l’entretien de bons contacts avec les médias pouvait se révéler utile. Ces progrès n’auront pas suffi. L’affaire CarPostal a fini par la faire trébucher.

Lire aussi: Affaire CarPostal: la direction et le conseil d’administration avaient été avertis

Lorsque celle-ci a éclaté en février, Susanne Ruoff a affirmé n’avoir pris connaissance des transferts internes illicites de bénéfices réalisés sur les subventions versées par les collectivités publiques qu’en novembre 2017. Le journal alémanique Blick a cependant publié des échanges de courriels qui apportaient la preuve qu’elle y avait été rendue attentive bien avant cette date. Une première note confidentielle des réviseurs internes, datée du 21 août 2013, avait été adressée au président du conseil d’administration de l’époque, Peter Hasler, à trois autres administrateurs, à Susanne Ruoff et au chef des finances du groupe, qui a quitté l’entreprise depuis lors.

Une solution intérimaire

En 2012, alerté par une poignée de cantons, l’Office fédéral des transports avait ordonné un premier remboursement de 13,7 millions pour les années 2008 à 2011. Pour les années 2007 à 2015, l’OFT a demandé à CarPostal et à La Poste de rembourser 78,3 millions aux cantons et à la Confédération. Ces 92 millions représentent les subventions que les collectivités publiques ont versées à l’autocariste jaune pour des prestations commandées à des tarifs déterminés. CarPostal n’aurait pas dû les enregistrer comme des bénéfices et les utiliser à d’autres fins. Il aurait dû les reverser aux cantons et adapter les tarifs.

Dans le communiqué diffusé dimanche soir, Susanne Ruoff dit n’avoir rien su des «inscriptions fictives qui avaient été faites pendant de nombreuses années» et avoir fait confiance aux réviseurs internes et externes, qui n’auraient rien relevé de problématique. Mais elle dit vouloir «assumer la responsabilité globale». Elle jette l’éponge et espère que son départ permettra à La Poste de «poursuivre sans encombre les transformations nécessaires».

Qui va lui succéder? Le scénario le plus vraisemblable est une solution transitoire, le temps de réformer CarPostal et, peut-être aussi, le groupe. Dans ce cas, c’est le numéro deux de la direction Ulrich Hurni, 60 ans, responsable de la division PostMail, qui devrait assurer l’intérim. Si le conseil d’administration opte ensuite pour une solution interne, c’est alors le responsable du Réseau postal et, par intérim, de CarPostal, Thomas Baur, 54 ans, qui pourrait être nommé. Mais une solution externe est aussi possible et, peut-être, souhaitable. Sans oublier que le conseil d’administration doit aussi trouver un nouveau directeur pour la division CarPostal. Lancée avant l’éclatement de l’affaire, la recherche d’un successeur à Daniel Landolf, démis de ses fonctions avec effet immédiat en février alors qu’il avait déjà annoncé sa démission pour le printemps 2018, avait été reprise à zéro.


Le CA de La Poste se sépare de la direction de CarPostal

Un communiqué de La Poste publié ce lundi souligne que les enquêtes externes «mettent clairement en lumière la gravité des irrégularités dans la pratique comptable chez CarPostal». Le Conseil d’administration en «tire les conséquences sur le plan opérationnel et au niveau du personnel» et annonce la suspension des fonctions «de l’ensemble de la direction de CarPostal». Par ailleurs CarPostal annonce son retrait progressif du marché français

Publicité