Rivières à l’œuvre (5/5)

La Suze ou la naissance d’une île

Longtemps source de prospérité économique et parfois de malheurs lors de ses grandes crues, cette rivière maintes fois corrigée fait désormais le bonheur de ses riverains

Elles ont créé des merveilles de la nature, tout en étant exploitées depuis des siècles par l’activité productive des hommes. Entre rive et moulin, grotte et barrage, île et fabrique, «Le Temps» vous invite à suivre le fil de cinq cours d’eau romands, en évoquant leur passé industrieux et le défi écologique du présent.

Episodes précédents:

Elle est née au pied des Convers, à une altitude de 900 mètres. A Saint-Imier, elle n’est qu’un timide ruisseau qui s’élargit un peu tout en descendant le vallon avant de se tapir en contrebas de la voie ferrée en aval de Sonceboz. A Frinvillier, elle devient sauvage et dévale les gorges du Taubenloch dans un bruit assourdissant. Arrivée à Bienne, elle s’apaise pour faire la joie de ses riverains avant de se fondre dans les eaux du lac.

Elle, c’est la Suze, une rivière longue de 42 kilomètres, qui a marqué l’essor économique du Jura bernois et de Bienne. Tout au long de son cours, pas une seule grande entreprise qui ne lui doive sa prospérité. La manufacture d’horlogerie Longines, les chocolats Camille Bloch, les Ciments Vigier, les Tréfileries réunies, Omega et on en passe. Dans un livre*, Bernard Romy, un ancien réalisateur de la Télévision suisse romande (aujourd’hui RTS), raconte les usiniers de la Suze. Durant quinze ans, cet historien autodidacte l’a arpentée physiquement tout en se plongeant dans les archives de ces firmes et de l’Office cantonal bernois des eaux. Un travail titanesque qui débouche sur 400 pages racontant les artisans qui ont dompté cette rivière: le meunier, l’horloger et l’électricien.

Le moulin, première usine au village

Dans son introduction, Bernard Romy cite Ramuz, qui dit que «dans ce Jura industrieux, terne et gris, il a fallu que l’homme s’ingéniât pour y vivre». Eh bien, l’homme s’est ingénié grâce à ce cours d’eau, dont l’exploitation est largement antérieure à l’apparition des manufactures horlogères dans le vallon de Saint-Imier. Les meuniers sont les premiers à exploiter sa force motrice. Un premier moulin, sis à Boujean, date de 1281 déjà. Au fil du temps, chaque village en compte un. Dans le Haut-Erguël, les usiniers créent une véritable industrie meunière, faisant tourner jusqu’à 16 moulins dans la seule paroisse de Saint-Imier.

Le moulin est la première usine dans le village, il est le partenaire privilégié des paysans qui le fréquentent pour y moudre le grain, écraser des fruits ou des fibres textiles. Mais cette relation est parfois tendue. Perçu comme un notable, le meunier est souvent jalousé. Parfois, il est même accusé d’accaparer les eaux à son seul profit. Dès le début du XVIIe siècle, plusieurs moulins se transforment et s’agrandissent pour accueillir de nouveaux engins, notamment destinés au travail du fer et du textile.

A Boujean, un moulin est exploité à la sortie des gorges du Taubenloch. La famille Thellung, qui en hérite, demande au prince-évêque de pouvoir lui adjoindre une «tirerie de fer». C’est la naissance d’une tréfilerie! Malgré une marche parfois chaotique des affaires et des périodes de chômage, cette entreprise est déjà largement ouverte sur les marchés extérieurs, à Genève comme à Lyon.

Une première européenne à Bienne

Après les meuniers, ce sont les horlogers qui vont tirer profit de la Suze. Dès la fin du XVIIIe siècle, ils travaillent à domicile, secondés par leur famille. Pour les agriculteurs jurassiens, peu favorisés par la nature, l’horlogerie représente une deuxième activité bienvenue. En hiver, dès que les travaux de la ferme sont achevés, la famille au grand complet se réunit dans l’unique pièce chauffée et chacun travaille à l’établi. «C’est le début de la spécialisation dans l’une ou l’autre partie de la montre. Les hommes deviennent graveurs, guillocheurs, émailleurs, monteurs de boîtes ou encore fabricants de ressorts», écrit Bernard Romy.

Les frères Louis-Paul et César Brandt, créateurs des montres Omega, déménagent de La Chaux-de-Fonds à Bienne pour y créer une manufacture. Eux aussi utilisent le canal de la Suze comme force motrice. A la fin du XIXe siècle, ceux qui ont créé le calibre Omega produisent 200 000 pièces par an et occupent 800 ouvriers.

Dans les années 1880, le bassin de la Suze permet à toute la région de devenir pionnière en matière d’électrification. La tréfilerie de Boujean, encore elle, se lance dans l’aventure de la production d’électricité et fait installer une machine dynamoélectrique. Branchée sur une turbine, elle éclaire quelques ateliers. «Le premier transport de force motrice électrique à des fins industrielles vient d’être créé. C’est une première européenne», admire Bernard Romy. Quant à la commune de Cormoret, elle devient la première en Suisse à disposer d’un éclairage public électrique en 1885.

A Courtelary, cette «petite Venise»

Cette histoire, un guide et un comédien la rappellent dans un spectacle** conçu à l’origine par le centre de recherche et de documentation Mémoires d’ici à Saint-Imier, en collaboration avec l’association Parc régional Chasseral, Le Salaire de la Suze. L’Office du tourisme du Jura bernois en a aujourd’hui repris l’organisation à Courtelary. Un spectacle qui thématise tous les conflits d’intérêts autour de la rivière. Car les pêcheurs n’ont jamais cessé de se plaindre de la qualité de l’eau. Les tanneries, par exemple, employaient beaucoup d’eau pour nettoyer les peaux et rejetaient cette eau souillée dans la rivière. En 1905 déjà, l’assemblée des pêcheurs de la Suze a conclu un contrat avec la fabrique de pâte à papier de Courtelary, avec à la clé une forte indemnité pour le repeuplement de la rivière.

Un siècle plus tard, les pêcheurs grognent toujours. «La qualité de l’eau est encore correcte, mais elle s’est détériorée en raison des pesticides, des micropolluants et du purin qui s’y trouvent. Nous pêchons cinq fois moins de truites que voici vingt ans», relève Jürg Knörr. Ce pêcheur de Corgémont les guette depuis plus de quarante ans entre Sonvilier et Bienne. Chef de l’Office des eaux et des déchets du canton de Berne, Jacques Ganguin tient pourtant à préciser que «quand bien même l’eau de la Suze n’est pas potable – ce qui est le cas de pratiquement tous les cours d’eau – sa qualité peut, dans l’ensemble, être qualifiée de bonne.» Selon lui, la baisse du nombre de poissons n’est pas due à la pollution, mais plus probablement à d’autres facteurs, notamment la hausse de la température de l’eau.

Si la Suze a été une source de prospérité, elle a aussi causé bien des inquiétudes à ses riverains. Sur presque tout son parcours, à part quelques tronçons du côté de Cortébert et entre Sonceboz et Péry, elle a été rectifiée, creusée, déplacée, aseptisée. A Bienne, où les inondations sont fréquentes et transforment une partie de la ville en marécage, les premiers travaux sont engagés en 1825 déjà par un canal de décharge. Mais ce canal n’est pas adapté aux crues centenaires. En 1882, nouvelle catastrophe: les eaux recouvrent les voies du chemin de fer, bloquent le trafic des trains et privent les Biennois de gaz durant deux semaines. Une deuxième correction s’achève en 1900. Un nouveau tracé partant du barrage Hauser conduit la rivière directement dans le lac de Bienne alors qu’elle se jetait jusque-là dans la Thielle.

Le vallon de Saint-Imier n’est pas épargné, mais les travaux sont engagés plus tardivement. Dès 1917, la Suze coule à Villeret entre deux berges solidement empierrées. A Courtelary, les crues sont si nombreuses qu’on y parle de «petite Venise». Dans les années 1930, les autorités profitent de la crise économique pour occuper les chômeurs en les faisant creuser le lit de la Suze. Les dernières inondations se sont produites en 1990 et 1991, la rivière envahissant les champs et localités sur presque tout son parcours.

Une histoire de plantes sauvages

Aujourd’hui, la Suze est moins crainte que par le passé. Ses berges font la joie des pique-niqueurs et des promeneurs. Elles offrent aussi des plantes sauvages comestibles que l’accompagnateur en montagne Noé Thiel propose d’aller cueillir du côté de Corgémont: la reine-des-prés, l’ancêtre de l’aspirine, la renouée bistorte pour agrémenter une salade ou encore le cirse maraîcher pour faire une quiche. Une manière de redécouvrir les trésors de la nature, d’enrichir ses recettes de cuisine tout en apprenant à éviter les plantes toxiques.

A Bienne, la Suze est désormais synonyme de zone de détente et de ressourcement. La ville a longtemps tardé avant de comprendre que ce cours d’eau constituait son épine dorsale, de l’aire Renfer aux Prés-de-la-Rive (Strandboden). Longtemps, les Biennois l’ont côtoyée sans la voir au cœur de la ville. Il y avait certes un petit parc public – l’Ile du Moulin – mais il était peu fréquenté, car peu accessible. «On n’entendait pas la Suze, on ne la sentait pas», note la responsable du Département de l’urbanisme à Bienne, Florence Schmoll.

Voici quelques années, les autorités ont profité du déplacement du stade de football de la Gurzelen et des infrastructures sportives environnantes à l’est de la ville pour réaménager complètement ce site. Les opportunités et les impulsions se sont alors enchaînées. Alors que le Swatch Group érige un nouveau site industriel dont l’architecture rappelle un serpent, le Département d’urbanisme de la ville aménage une zone de détente qui, elle aussi, ondule sur une longueur de 700 mètres. C’est, en 2017, la naissance de l’Ile-de-la-Suze, divisée en trois secteurs sur une surface de 55 000 mètres carrés: le premier pousse à la flânerie avec une plage et une buvette, le deuxième est propice à la promenade et le troisième offre une grande place de jeux.

Quand Bienne redécouvre sa Suze

«Les Biennois redécouvrent la Suze sous un autre visage», déclare Florence Schmoll. Ils connaissaient auparavant une rivière très industrielle, un canal monotone au profil trapézoïdal. Débarrassée de ce corset, elle se prélasse désormais au cœur d’un parc paysager qui tranche avec son voisin, le parc municipal, aux contours plus soignés et ordonnés.

Les travaux ont duré deux ans et ont coûté 15 millions de francs. «Nous avons revitalisé la Suze», explique Markus Brentano, le responsable des espaces verts de la ville de Bienne. Les empierrements latéraux ont été supprimés pour offrir à la rivière un lit plus accueillant pour la faune, notamment pour les poissons qui disposent de «caissons» pour venir y frayer. La hauteur des berges a été calculée en fonction des crues centenaires. Sur les rives, le Service des espaces verts a planté plus de 600 arbres. Des essences indigènes: érables, chênes, tilleuls, ormes, tilleuls sauvages et autres charmes. Une forêt riveraine dont on espère qu’elle offrira de l’ombre aux promeneurs d’ici une dizaine d’années. La revitalisation de cette zone a été si réussie que la ville a reçu deux prix, celui de la revue Hochparterre et celui du Flâneur d’or, décerné par une association pour la mobilité piétonne.

Cette Ile-de-la-Suze est désormais le principal poumon vert de la ville. Aujourd’hui, l’économie ne dépend plus de la Suze. Il ne subsiste qu’une douzaine de petites centrales hydrauliques tout au long de son cours. A proximité du siège d’Omega, on a pourtant tenu à installer une roue à aube, qui produit l’énergie nécessaire à l’éclairage du parc le soir. Histoire de relier le passé au présent et de ne pas oublier les usiniers de la Suze.

*Bernard Romy: «Les usiniers de la Suze», aux Editions Intervalles

** «Le Salaire de la Suze», visite théâtralisée de deux heures à Courtelary. Se renseigner auprès de Jura bernois Tourisme (tél. 032 942 39 42)


Un apéritif à l’origine controversée

Ah, la Suze et ses légendes! Celle de l’apéritif reste controversée, deux pays s’en disputant la paternité. Côté français, on affirme que c’est Fernand Moureaux qui a créé ce spiritueux afin de sauver la distillerie familiale dont il a hérité en 1885 à Maisons-Alfort, non loin de Paris. Après s’être associé à Henri Porte, un fils de banquier, il prend le pari de sortir des sentiers battus. Son apéritif ne sera pas à base de vin, mais d’une plante: la gentiane. Bingo: en 1889, lors de l’Exposition universelle, il séduit les Parisiens et récoltera de multiples médailles d’or. Fernand Moureaux raconte qu’il a baptisé son breuvage du prénom de sa belle-sœur, Suzanne Jaspart, qui l’adorait.

Cela, c’est la version de l’histoire telle que la raconte la marque, appartenant aujourd’hui au groupe Pernod. Côté suisse, Sonvilier en revendique aussi l’origine. C’est en effet dans ce petit village situé entre Saint-Imier et La Chaux-de-Fonds qu’a vécu Hans Kappeler, un fermier distillateur né en 1868 et mort d’une pleurésie à l’âge de 58 ans. Cet herboriste autodidacte aurait concocté une mixture à base de neuf plantes réputée efficace pour vaincre la grippe et autres rhumatismes. Un breuvage d’abord appelé Or des Alpes, puis Suze. Or, selon la version suisse de la légende, c’est Hans Kappeler qui aurait vendu sa recette à Fernand Moureaux en lui confiant: «Vous verrez que cet apéritif coulera en France comme la Suze coule à nos pieds.»

Qui a raison? Même le site de la marque en convient: «Nom de la belle-sœur de Fernand Moureaux ou d’une petite rivière en Suisse, l’origine du patronyme de notre apéritif restera toujours un mystère.»


Les gorges du Taubenloch

La Suze offre de nombreuses balades. La longer, «c’est sortir de la civilisation pour s’immerger dans la nature», confie Séverine Perret au centre de documentation Mémoires d’ici à Saint-Imier. Que ce soit entre Courtelary et Cortébert, à la sortie de Sonceboz ou en aval de Rondchâtel, ces promenades offrent de fugaces moments de pur bonheur dans un décor parfois très sauvage. La plus spectaculaire d’entre elles est indéniablement celle des gorges du Taubenloch, entre Frinvillier et Bienne. Ici, la Suze se fraie un chemin entre deux vertigineuses parois de rocher dans un vacarme qui fait même oublier que l’actuelle autoroute A16 passe au-dessus d’elle.

En 1889, le Club alpin suisse y aménage le premier sentier pédestre – dont l’exploitation est reprise plus tard par une société anonyme –, à l’initiative notamment d’Ernst Schüler, cet immigré allemand connu pour avoir fait venir l’horlogerie à Bienne. Après avoir été fermé au public durant la construction de l'A16, ce sentier a rouvert en 1977 et accueille chaque année des milliers de promeneurs qui racontent à leurs enfants la tragique légende de la petite Colombe. Une jeune fille d’une beauté éblouissante, promise à Walter, un meunier de Boujean, mais aussi convoitée par un chevalier félon, maître du château de Rondchâtel. Le jour des noces, le brigand tue le fiancé, mais sans pouvoir épouser la belle. Car celle-ci se jette dans le vide et est engloutie par les flots de la Suze. La légende dit qu’au printemps, les tourtereaux qui se bécotent sur ce sentier entendent encore les plaintes de la jeune fille…

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