Scrutins

Suzette Sandoz, Andreas Gross, Beat Kappeler: trois regards sur les élections

Les trois personnalités analysent les résultats de ce dimanche. En nuances

Suzette Sandoz, professeure honoraire de Droit à l’Université de Lausanne

L’UDC n’est pas un parti entièrement de droite

«On évoque un virage à droite mais je ne considère pas l’UDC comme un parti entièrement de droite. Certains électeurs de gauche, ceux qui ont peur de l’occupation étrangère, lui donnent aussi leurs voix. C’est quelque chose qu’il faut dire. Ce parti a bien sûr essentiellement profité de la cacophonie européenne en termes de migration. Même si la campagne n’a pas été virulente sur cette question, les inquiétudes sont bien réelles et les électeurs font le lien. L’UDC n’étant pas un parti fédéraliste, son succès est une mauvaise nouvelle pour le pays.

Les résultats de dimanche ne me surprennent pas. Globalement, ceux-ci rejoignent la majorité des pronostics émis ces derniers temps. On hésitait encore entre une progression plus importante du PLR ou de l’UDC. Le PLR est le parti qui a la ligne politique la plus claire même si je ne connais pas encore son programme. C’est contradictoire? Sans doute. Ponctuellement, le parti a pourtant exprimé des positions tranchées. Par exemple, pour gérer l’afflux des réfugiés, il a proposé un accueil provisoire avec une formation. C’est plus lisible que de simplement dire, voilà on ouvre les portes, et on verra bien après.

L’élection de la fille de Christoph Blocher est un élément intéressant. On ne sait pas encore de quel côté va pencher sa sensibilité. Si elle sera une représentante dure du parti ou une parlementaire plus ouverte avec «un côté PBD» et une émancipation vis-à-vis de son père. Il vaut mieux ne pas avoir une personne qui terrorise le pays et dont l’influence est favorisée par la manière dont on la monte en épingle.

Enfin, le recul d’un centre mou – celui qui lève le doigt dans le vent pour savoir de quel côté il faut voter – n’est pas à regretter.»

Andreas Gross, conseiller national sortant (PS/ZH)

En Suisse alémanique, nous avons vécu une campagne presque dépolitisée

«Je suis naturellement déçu et surpris que l’UDC ait pu autant profiter de la question des réfugiés. Il faut dire qu’en Suisse alémanique, nous avons vécu une campagne presque dépolitisée. Il n’y a pas eu de débats pour montrer que le pays ne vit pas un chaos de l’asile, qu’il ne reçoit pas beaucoup de réfugiés et que ceux qui arrivent ont le droit d’être protégés. Les élections sont pourtant une occasion unique de travailler les opinions superficielles et la démocratie représentative a besoin de médias qui cherchent le débat et qui évaluent la qualité des réponses. Cela a totalement manqué, c’était comme jouer au football sans jamais toucher le ballon. En plus, à force d’être répété, ce discours mensonger est devenu crédible. Il faudra repenser le cadre et le contexte de l’élection car ceux qui ont perdu n’ont pas eu la chance de faire mieux. Cette absence de contradiction remet en question la légitimité du résultat. D’ailleurs, je songe à fonder une association pour la protection de la démocratie.

La victoire de l’UDC dans les zones rurales mais aussi dans l’agglomération zurichoise accroît la division entre villes et campagnes. C’est aussi un signe que les gens ne sont pas à l’aise chez eux. Le Parti socialiste et les Verts défendent les intérêts des petites gens qui finissent par voter pour l’UDC alors que ce parti se fait la voix des riches au parlement. Il faut que la gauche trouve le moyen de se faire mieux entendre par cet électorat.

Les divergences vont se creuser entre le Conseil national et le Conseil des Etats où la présence de l’UDC est moins forte. L’élection de Daniel Jositsch est une bonne nouvelle. Je lui ai envoyé un message pour le féliciter tout en lui disant de ne pas oublier qu’il est aussi un socialiste. Et j’ai signé: son ancien voisin.»

Beat Kappeler, économiste et chroniqueur à la «NZZ am Sonntag»

Notre pays est plutôt à droite et on préfère toujours l’original à la copie

«Dimanche, l’électeur a voulu rappeler des valeurs traditionnelles et aussi recentrer le combat idéologique sur des choix plus clairs. Notre pays est plutôt à droite et on préfère toujours l’original à la copie. Je pense que l’action de la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, perçue comme le symbole d’une intrusion excessive dans le domaine fiscal et bancaire, a mobilisé le monde des entreprises, des avocats et des fiduciaires contre cette politique.

Le souci de la sécurité dans cette Europe secouée sur le plan monétaire et migratoire joue aussi un rôle même si la réaction n’est pas aussi forte qu’en Autriche ou en Bavière. On ne peut plus minimiser les problèmes et se contenter de dire qu’il faut être européen comme le fait la gauche. A Chiasso, où j’étais ce week-end, la Lega est devenue le parti le plus fort. Cela montre bien à quel point la question de l’immigration est devenue sensible et provoque des réflexes extrêmes.

Au menu des surprises, il y a le chambardement zurichois où Christoph Mörgeli, cheval de bataille de la liste UDC, dégringole alors que Roger Köppel, le rédacteur en chef de la Weltwoche, arrive en tête alors que c’est sa première campagne. Il semble que le peuple en ait assez de ceux qu’on appelle les «incontournables», ceux qui sont là depuis très longtemps. C’est aussi le cas du socialiste Paul Rechsteiner qui est en ballottage à Saint-Gall.

Le poids des personnalités joue certes un rôle important surtout pour la chambre des cantons. Le succès de Daniel Jositsch, qui signerait le retour des socialistes zurichois au Conseil des Etats, s’explique aussi par sa position. C’est un candidat qui a été très présent sur les questions sécuritaires et qui a fait campagne. Cela paie toujours.»

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