Diplomatie

Suzi LeVine:«Il est temps de tourner la page entre la Suisse et les USA»

La nouvelle ambassadrice Suzi LeVine part à la conquête de la Suisse. Entretien avec une émissaire connectée jusqu’au bout des ongles

Depuis son arrivée début juin, la nouvelle ambassadrice des Etats-Unis à Berne, Suzi LeVine, ne manque pas une occasion de souligner combien la Suisse est «sensationnelle». D’abord sur les réseaux sociaux: de sa sortie de l’avion en provenance de Seattle à ses premières rencontres, l’Américaine met en scène avec enthousiasme ses premiers pas d’ambassadrice. Numérique jusqu’au bout des ongles, elle a prêté serment sur une tablette, qu’elle a ensuite offerte au Musée de la communication de Berne. Suzi LeVine n’a pas de formation de diplomate: ancienne cadre chez Microsoft, puis directrice du marketing d’Expedia, un groupe d’agences de voyages en ligne, elle a cofondé l’institut de l’apprentissage et des sciences du cerveau à l’Université de Washington. Dans la lignée des émissaires américains en poste à Berne, sa nomination vient récompenser son engagement dans la campagne du président Obama, pour qui elle a levé 1,5 million de dollars en 2008 et 2012.

Le Temps: Vous n’êtes pas une diplomate professionnelle. Pourquoi pensez-vous que le gouvernement américain vous a sélectionnée pour ce travail?

Suzi LeVine: C’est une combinaison de deux choses: mon expérience de plus de vingt ans dans le domaine de la technologie et de l’éducation, où j’ai travaillé à construire des partenariats et rassembler des forces. Et mon engagement dans la campagne du président Obama. J’ai réalisé que j’ai les compétences de faire ce travail.

– Vous êtes très active sur les réseaux sociaux, c’est peu commun parmi les diplomates…

– J’admire la démocratie directe suisse et les réseaux sociaux sont le meilleur exemple de démocratie directe. Je les utilise comme un moyen de m’adresser aux gens, de partager et de leur parler avant même de les rencontrer.

– Les Etats-Unis ont pâti d’une mauvaise image aux yeux des Suisses ces derniers temps. Avez-vous été envoyée ici pour la restaurer?

– Je suis comme l’administration Obama: ouverte et connectée. Le président américain a été le premier à embrasser les nouveaux médias. Je suis convaincue que c’est un outil magnifique pour accroître les relations et donner une image plus juste des Etats-Unis.

– Les nouvelles technologies ont aussi servi de nouveaux moyens de contrôle pour les Etats-Unis, comme l’ont montré les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance massive opérée par la NSA, notamment depuis la mission américaine à Genève…

– Je ne parlerai pas de questions de sécurité et de renseignement, mais écoutez ce que Barack Obama a déclaré: les Etats-Unis ne surveillent pas les individus qui ne représentent pas un danger pour eux.

– Autre point de tension: dans le différend fiscal entre les deux pays, on reproche aux Etats-Unis de s’acharner sur les banques suisses et de ne pas avoir la même exigence de transparence à l’égard de leurs propres banques…

– 85% des banques poursuivies ces deux dernières années pour des violations de la loi sont américaines et moins de 5% suisses. Les efforts de la justice américaine se portent avant tout sur les citoyens américains qui échappent au fisc.

– En quoi les affaires bancaires et fiscales ont-elles influencé les relations entre la Suisse et les Etats-Unis?

– Elles ont profondément influencé nos relations, mais nous avons désormais l’opportunité de tourner la page. J’apprécie le perfectionnisme suisse et le souhait de se concentrer sur ce qui doit être réparé. Je souhaite rappeler aux gens à quel point nos relations sont avancées. Nous sommes des républiques sœurs: ensemble, nous pouvons avoir un meilleur impact sur le monde.

– Qu’entendez-vous par républiques sœurs?

– J’ai moi-même une sœur, nous ne sommes pas toujours d’accord, mais notre relation est inconditionnelle et repose sur des fondations solides. La Constitution suisse s’est inspirée de la Constitution américaine. Nous étions deux démocraties, avec des règles de droit, dans un monde de monarchies. Ce sont ces liens que je souhaite mettre en avant.

– Quelle expérience de la Suisse aviez-vous avant d’arriver?

– Je me suis rendue en Suisse à deux reprises. La première fois, il y a vingt-six ans, lors d’un voyage sac au dos. J’ai atterri à Zurich. Dans une auberge, je suis tombée sur le rabbin de ma ville natale, il s’apprêtait à accompagner un groupe d’étudiants polonais en Israël pour créer des liens entre les deux pays. J’ai alors pris conscience du rôle clé de la Suisse en tant que connecteur. C’est un petit pays, mais qui est capable de jouer un grand rôle. Je suis revenue ensuite pour des vacances au Tessin. Mais pour véritablement comprendre la Suisse, il faut y vivre. Ma première expérience a dépassé toutes mes attentes et me conforte dans l’idée que nos relations ont des possibilités de grandir.

– De quelle façon imaginez-vous ces relations s’intensifier?

– Nous entretenons déjà des liens forts. Les entreprises suisses ont créé 460 000 places de travail aux Etats-Unis, et les entreprises américaines offrent 80 000 jobs en Suisse. Nous pouvons encore augmenter les échanges dans l’innovation. J’y tiens particulièrement étant donné mon expérience dans le domaine. En mai, nous avons organisé une rencontre avec 25 entreprises suisses pour leur expliquer quelle est la meilleure manière de se lancer aux Etats-Unis. Nos deux pays peuvent en outre collaborer sur les questions de sécurité. Grâce à l’envergure internationale de Genève, qui héberge des discussions internationales pouvant conduire à des accords. L’exemple du Global Counterterrorism Forum le montre: dans ce projet, la Suisse et les Etats-Unis joignent leurs efforts pour prévenir l’endoctrinement de terroristes en agissant en amont, dans la société.

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