Faudra-t-il populariser le douteux néologisme de «kleptomanie»? Samedi en France, les gendarmes de Saverne, bourg de 11 000 habitants situé dans le Bas-Rhin, à une quarantaine de kilomètres de Strasbourg, ont encore saisi 174 nains dérobés durant les semaines précédentes dans les jardins de la région. Voici trois mois, ce sont pas moins de 288 de ces figurines décoratives qui avaient été retrouvées non loin de là, à Sarrebourg, dans un coin de forêt à l'entrée d'un parcours de santé. Et, dans cette même ville, la place de la mairie avait été décorée voici tout juste un an de 143 autres nains disposés de façon à mimer une cérémonie de mariage.

Cette fois-ci, c'est en enquêtant sur un vol de vélo que les gendarmes ont croisé la piste des nains. Perquisitionnant au domicile d'un adolescent, ils ont non seulement retrouvé la bicyclette disparue, mais également 25 nains, puis 26 autres chez un ami du jeune homme. Les deux mineurs (14 et 15 ans), ont affirmé avoir trouvé les petits personnages dans une maison abandonnée sise en zone forestière, le long du canal de la Marne au Rhin. Dans cette construction ouverte à tous vents, les policiers ont encore mis la main sur 123 autres nains, entourant une Blanche-Neige. Toute la troupe a été amenée dans le garage de la gendarmerie, où les habitants sont appelés à récupérer leurs compagnons de jardinage, moyennant une preuve de propriété.

Relayée par les journaux régionaux, et même les télévisions nationales (France 2 et France 3), la nouvelle a fait le tour de l'Europe. Depuis qu'un fantaisiste «Front de libération des nains de jardin» s'est manifesté à Alençon en janvier 1997, rapts de nains revendiqués et réactions outragées d'une «Association internationale de protection» née dans la foulée, ont régulièrement animé l'actualité d'un humour teinté de non-sens. Aux premiers vols, Le Monde avait jugé le phénomène suffisamment symptomatique pour y consacrer une colonne. Le très sérieux quotidien rappelait que ces statuettes, descendantes des représentations antiques de Priape, dieu des petits jardins pauvres, étaient originellement des objets que leurs propriétaires installaient eux-mêmes par dérision. Elles ne sont devenues que récemment le symbole du mauvais goût, dans un détournement qu'un spécialiste jugeait pervers car «basé sur le mépris de la culture populaire».

La Suisse aussi touchée

Loin de ces savantes exégèses, l'enlèvement des nains de Saverne relève plutôt du vol gratuit, et le canal historique du combat contre le kitsch potager semble bien avoir été court-circuité ici par des autonomes. «Aucune inscription, lettre de revendication, ou lien quelconque avec le Front de libération des nains n'a été trouvé», confirme le planton de service à la gendarmerie, qui penche plutôt pour «une simple farce de gamins». Avis partagé dans les rédactions des Dernières nouvelles d'Alsace et du Républicain Lorrain, où les journalistes qui s'occupent à l'occasion de ces faits divers parlent d'«anecdote» et de «folklore», non sans souligner que le nombre de larcins semble suggérer le vol en bande. Piquer des nains se résumerait à une forme de petit vandalisme à la mode, qui ne semble d'ailleurs pas avoir fini de faire des émules un peu partout, y compris en Suisse romande. Au début de l'été, les promeneurs pouvaient ainsi observer quelques nains incongrus se balançant dans les sapins du col de Jaman (VD), le long du chemin Montbovon-Les Avants.

La disparition de nains, si elle est souvent signalée, donne rarement lieu à des dépôts de plainte, ce qui n'empêche pas certains de trouver la répétition des blagues lassante. «Je trouve ça complètement débile!», jette Claude Ernenwein, qui se consacre dans le Bas-Rhin à la fabrication de nains en terre cuite émaillée. Comme il le dit dans son parler coloré, ces vols «le font braire», car ils l'affectent professionnellement: «Dans ma gamme de production, qui va de 150 à 900 francs français, les clients se détournent des plus belles pièces, par peur de se les faire dérober.» Certains réagissent et relient leurs nains à une alarme. D'autres – «les vrais collectionneurs», assure Claude Ernenwein – mettent leurs protégés de valeur à l'abri, dans leur maison. Ultime pied-de-nez: persécuté, le nain de jardin gagne en standing et devient nain de salon.