Un regard un brin timide qui se cache derrière des lunettes, le syndic d'Yverdon donne une impression de fragilité et de prudence. Il n'est pourtant pas homme à ménager sa peine pour défendre, au nom de sa foi en l'avenir, la structure «Blur» et la réalisation de l'Espace d'Ailleurs. Dimanche, les Yverdonnois diront s'ils donnent un futur à l'ancien «Nuage» d'Expo.02. A quelques jours du scrutin, Rémy Jaquier affirme son optimisme bien que dans la ville la rumeur voie déjà le non l'emporter de justesse.

Rémy Jaquier n'est pas un politicien au long cours. Il s'est bien toujours engagé dans des associations professionnelles et il se targue d'avoir «pour principe de consacrer une partie de son temps à la chose publique». Mais ce n'est qu'en 1998 qu'il entre au Conseil communal d'Yverdon sous l'étiquette radicale. A peine quatre ans plus tard, il se voit propulsé au poste de syndic. On est alors début 2002, le socialiste et remuant Olivier Kernen vient d'être désavoué pour sa politique un peu trop consacrée à Expo.02 au goût de la population. C'est donc à ce grand bonhomme tranquille et méconnu que revient la tâche de représenter la ville durant toute la période de l'Exposition nationale.

L'ironie du sort fait que le nouveau syndic se bat maintenant pour défendre un «Nuage» qui a si peu servi son prédécesseur. Pour Rémy Jaquier, il n'y a aucun rapport. «Je ne vois pas le projet de l'Espace d'Ailleurs à travers l'Expo. Pour moi, me battre pour ce projet, c'est prendre mes responsabilités pour le développement économique de la ville. On ne peut pas rester les bras ballants devant la faiblesse de l'économie, alors qu'une agence telle que l'Agence spatiale européenne (ESA) jette son dévolu sur la vingtième ville de Suisse», explique-t-il. «Je suis ingénieur géomètre et j'insiste, je suis aussi un entrepreneur. J'ai créé un bureau d'étude, il y a plus de vingt ans. Cette entreprise n'a cessé de croître pour compter actuellement vingt-trois collaborateurs et une formation d'apprentis. Même si dans l'administration publique on ne peut pas appliquer les recettes du privé, un certain goût du risque est néanmoins nécessaire pour avancer.» Ce message sera-t-il entendu par les Yverdonnois? Rien n'est moins sûr. Partout l'on pronostique une votation très serrée, mais le syndic est pratiquement le seul à voir pencher la balance du côté du oui.

Pourquoi donc la population yverdonnoise est-elle toujours si réticente? Après la tiédeur avec laquelle elle a accueilli Expo.O2, va-t-elle snober un projet qui est pourtant vanté et envié loin à la ronde? Pour le rédacteur en chef du quotidien La Presse Nord Vaudois, Isidore Raposo, «il y a à Yverdon une partie de la population qui est encore imprégnée des difficultés que la ville ouvrière a connues à travers les usines Hermès, Leclanché ou encore les Ateliers CFF. La mentalité industrielle est restée, même si le tissu s'est diversifié. Avec la crise des caisses de pension, les gens se mettent sur les blocs de freins. Ils ont avant tout besoin de sécurité.»

Le préfet Pierrette Roulet-Grin abonde aussi dans ce sens: «Il y a cette prudence vis-à-vis de quelque chose de nouveau et aussi une crainte que la municipalité ne creuse le trou financier de la ville.»

C'est à ce besoin de prévoyance que les arguments économiques des opposants ont fait écho; la dette communale semble trop lourde pour faire des dépenses perçues comme superficielles. Les opposants veulent aussi que la rive du lac redevienne comme avant. Avant qu'elle ne soit «défigurée» par ce qu'ils voient comme un «tas de ferraille» ou comme le «dernier squelette de l'Exposition nationale». «Il y a abus de confiance, il était prévu que tout devait disparaître», s'exclame le conseiller communal Charles Mouquin, radical tout comme le syndic, qui est l'un des ténors de l'opposition.

Sur le marché, à la rencontre des habitants, le pragmatisme est très présent: piscine couverte, rue à repaver ou encadrement des adolescents… Les préoccupations des Yverdonnois semblent bien éloignées de l'industrie spatiale et des incubateurs.

Mentalité ouvrière, difficulté à vulgariser des enjeux pointus sans parler de l'esthétisme très discuté de la structure risquent d'avoir raison du projet de l'Espace d'Ailleurs. Cette atmosphère ne semble pas porter sur le moral de Rémy Jaquier, qui continue d'y croire: «Pas mal de gens vont voter oui, en se disant que dans cette période économique difficile, ils ont une responsabilité vis-à-vis des générations futures.»

Plus de 40% des électeurs ont déjà voté par correspondance et les 50% de participation vont sûrement être atteints dimanche, preuve que le sujet enflamme les esprits. Jusqu'au jour du scrutin, Rémy Jaquier retient son souffle: «Dans le cas du non, il faudra en tirer les conséquences, mais cela n'empêchera pas le syndic de chercher d'autres voies pour assurer le développement de la région!»