Les syndicalistes ne pourront pas dire tout le mal qu’ils pensent de la réforme de la prévoyance vieillesse. Certains sont même appelés à s’effacer de la scène, sous peine de sanctions. Le Syndicat des services publics a récemment lancé cet avertissement à ses secrétaires centraux, provoquant un tollé, surtout en Suisse romande, où 80 signataires ont adressé un courrier collectif à la direction pour contester ce «diktat».

Cet épisode s’ajoute à un débat déjà tendu. La réforme à peine adoptée par les Chambres fédérales, en mars dernier, les représentants de la gauche et des syndicats siégeant sous la Coupole savaient qu’il leur fallait encore convaincre leurs troupes de les suivre. Le vote pour le mot d’ordre en vue de la votation du 24 septembre a été très serré au sein d’Unia et du Syndicat du service public (SSP).

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Les rangs se sont par contre resserrés à l’Union syndicale suisse (USS), où les délégués ont massivement voté en faveur du paquet adopté par le parlement. Sauf que dans la foulée, les frondeurs ont immédiatement annoncé qu’ils s’engageaient dans l’opposition à la réforme et lançaient un référendum pour mieux faire valoir leurs arguments. Principal grief: l’augmentation d’une année de l’âge de la retraite des femmes, qui leur reste en travers de la gorge.

Déjà 10 000 signatures

La récolte des signatures a commencé et va bon train, essentiellement en Suisse romande, nid de la contestation. Avant Pâques, 10 000 paraphes étaient déjà engrangés, sur les 50 000 nécessaires. Sauf qu’au sein d’Unia, qui a approuvé la réforme par 55 voix contre 47, les syndicalistes minoritaires sont priés de changer d’étiquette s’ils veulent exprimer leur opposition. Ils peuvent certes battre le pavé, mais pas au nom d’Unia. Ils devront se ranger sous le label de la Communauté genevoise d’action syndicale, ou de l’Union syndicale vaudoise, par exemple.

Vice-président d’Unia, Aldo Ferrari confirme ce règlement, qu’il estime justifié. «Dans une démocratie, il y a des règles. Les organes ont officiellement pris position et il s’agit de respecter le vote. Les opposants qui veulent s’engager peuvent le faire, mais individuellement.» Le syndicaliste précise qu’il en a été décidé ainsi en concertation avec les personnes concernées.

Tensions au SSP

Au sein du SSP par contre, les relations entre la direction et ses frondeurs sont beaucoup plus tendues. La réforme y a été adoptée par 22 voix contre 19. Là aussi, les réticences viennent majoritairement de Suisse romande. Problème: elles sont aussi émises par certains secrétaires centraux romands. Ces derniers ont ainsi reçu un courrier de la direction nationale, leur enjoignant de ne pas exprimer leurs opinions et participer à la campagne, sous peine de sanctions.

Le secrétaire central Agostino Soldini confirme faire partie des concernés. Il ne souhaite pas commenter le conflit actuel qui l’oppose à son syndicat. Mais sa position est connue et il a déjà eu l’occasion de l’exprimer. Pour lui, la réforme de la prévoyance vieillesse va à l’encontre des valeurs syndicales. Il indique qu’il continuera à s’engager au sein du comité référendaire pour la combattre.

Les secrétaires centraux sont de toutes les campagnes, ils s’investissent contre toutes les péjorations des conditions de travail. Les museler n’est pas admissible

Contrairement aux secrétaires centraux, les secrétaires régionaux, employés et délégués syndicaux ne sont pas concernés par la directive du SSP. Mais en Suisse romande, ils ont marqué leur solidarité en écrivant une lettre de protestation portant 80 signatures, en provenance essentiellement de Vaud, Genève, Fribourg et Neuchâtel, où les sections cantonales ont refusé la réforme de la prévoyance vieillesse.

Signataire, le Fribourgeois Gaétan Zurkinden parle d’un «mauvais projet, qui est en défaveur des salariés». Il estime que l’âge de la retraite «est une bataille fondamentale pour les syndicats». Il reconnaît que les sections du SSP ont une certaine autonomie. Par contre, il estime que les secrétaires centraux doivent aussi pouvoir s’engager. «Ils sont de toutes les campagnes, s’investissent contre toutes les péjorations des conditions de travail. Les museler n’est pas admissible», dit-il. Dans leur lettre, les protestataires demandent que les secrétaires centraux puissent bénéficier de la liberté d’expression, «sans mettre en danger leur situation professionnelle».

C’est le règlement

Que va faire la direction du SSP? Présidente du syndicat, Katharina Prelicz-Huber confirme avoir reçu la missive avant Pâques et assure qu’elle y répondra ces prochains jours. Elle indique cependant que ses pouvoirs sont limités. «Contrairement aux secrétaires régionaux, dont la fonction est du ressort de comités régionaux, les secrétaires centraux dépendent directement de l’assemblée des délégués au niveau suisse», explique-t-elle. Qu’ils travaillent à Lausanne, Berne ou Zurich n’y change rien. Leur mission consiste à appliquer sur le terrain les décisions prises et les mots d’ordre adoptés par cette assemblée.

Et même le petit oui du SSP à la réforme Prévoyance vieillesse 2020 n’y change rien. «A ce sujet, nos statuts sont clairs. Ce n’est ni moi ni le secrétaire général qui avons demandé de faire preuve de retenue. Nous avons juste rappelé le règlement. Si certains secrétaires centraux veulent s’engager dans une position contraire, ils doivent demander une exception lors d’une assemblée des délégués.» Le feront-ils?