Interview 

«Le système judiciaire a cantonné la victime à un rôle passif»

Claudia Christen est la cheville ouvrière de la justice restaurative en Suisse alémanique. Cette approche qui vise à instaurer un dialogue entre victimes et auteurs d’infractions peine à se faire une place en prison. Mais la militante est convaincue qu’une expérience comme celle de Lenzbourg peut initier un changement

Après avoir travaillé comme infirmière, Claudia Christen a fait un master en criminologie en Angleterre et suivi une formation en médiation aux Etats-Unis. Son expérience dans la résolution de conflits l’a conduite en prison, au Chili d’abord, ou elle s’est occupée de justice restaurative. De retour en Suisse, elle fonde en 2017 le Forum suisse pour la justice restaurative (Schweizer Forum für Restaurative Justiz) et bataille depuis pour instaurer des espaces de dialogue entre victimes et auteurs d’infractions.

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Le Temps: Que peut faire la justice restaurative qu’un procès n’apporte pas déjà?

Claudia Christen: Lors d’un procès, tout tourne autour du coupable. Le système judiciaire, en se professionnalisant, a cantonné la victime à un rôle passif. Elle est représentée par son avocat et n’a que peu la parole. La justice restaurative vise d’un côté à amener l’expérience et les émotions des victimes au cœur de la discussion. Et, de l’autre, à susciter de l’empathie chez l’auteur d’une infraction.

Quelle utilité d’un dialogue entre des victimes et des auteurs de délit qui ne sont pas directement liés?

Le fait de pouvoir exprimer ses souffrances dans un groupe apporte une reconnaissance libératrice. J’ai connu des victimes de brigandage si marquées qu’elles n’osaient plus sortir dans la rue la nuit, longtemps après les faits. Après avoir parlé avec un auteur de tels méfaits – même si ce n’était pas «leur» agresseur – elles ont compris qu’elles n’avaient pas été visées directement. Le sentiment de sécurité a été restauré. C’est une forme d’empowerment.

Comment éviter que cela ne tourne mal?

D’abord, les autorités carcérales sélectionnent les participants. Tous les détenus ne sont pas adaptés à cette démarche. Ils doivent avoir accepté leur jugement, reconnaître leur responsabilité. Dans une seconde étape, nous menons des entretiens individuels avec eux, dans le but de comprendre leurs motivations et vérifier la sincérité de leur démarche. Nous faisons aussi passer un test aux victimes. En cas de traumatisme aigu, l’expérience est déconseillée: le risque de retraumatisation est trop élevé.

En quoi cette démarche peut-elle améliorer le système judiciaire?

Ses effets ont été documentés, surtout dans les pays anglo-saxons, où l’on a une longue expérience en la matière. Les études réalisées montrent des taux de satisfaction d’au moins 90% chez les victimes qui ont participé à un programme de justice restaurative. Et de nombreuses études font état d’une baisse significative du risque de récidive chez les auteurs passés par un tel processus.

Pourquoi n’est-ce pas davantage utilisé si les résultats sont probants?

En Suisse, on se montre plutôt prudent avec l’innovation dans le secteur carcéral. Dans certaines prisons, on nous répond manquer de temps ou de ressources. Mais une expérience comme celle de Lenzbourg est à même de faire bouger les habitudes. Bientôt, nous aurons aussi un programme dans l’établissement de Bostadel (Zoug).

D’où vient cette pratique?

On cite souvent le cas Elmira en 1974, en Ontario. Après une série d’actes de vandalisme, deux agents de probation chargés du dossier décident d’emmener les délinquants visiter chaque maison vandalisée. Ils sont amenés à demander pardon et évaluer les montants des dégâts. Cette expérience marque le début de la justice restaurative en Occident. Mais dans de nombreux pays africains ou en Océanie, cette approche fait partie de la justice traditionnelle et n’a jamais disparu.

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