Forum Santé

Système de santé: le choc des visions

Alors que les coûts de la santé deviennent de plus en plus insupportables pour la classe moyenne, des voix s’élèvent pour repenser tout le système de santé et l’axer sur la prévention

Il y a deux manières d’aborder le problème des défis de la longévité. Il y a l’optique des acteurs de la santé qui, enlisés dans leurs soucis quotidiens, se focalisent sur les coûts. Mais il y a aussi une approche moins économique. Quelques – rares – voix s’élèvent et réclament un vrai changement de paradigme. Parmi elles, Brigitte Rorive et Stéfanie Monod, qui appellent de leurs vœux l’avènement d’un nouveau système de santé, axé sur les besoins du patient.

Devant une salle comble au théâtre de l’Octogone à Pully, le Forum Santé du Temps a bien illustré ce champ de tensions. Le délégué à la surveillance des prix, Stefan Meierhans, a lancé le débat sous l’angle purement financier. Selon lui, le système suisse de santé fonce dans le mur: il est «minuit moins deux», donc urgent d’agir. «Les coûts de la santé sont une bombe à retardement», a-t-il averti. Ces vingt dernières années, les primes ont augmenté deux fois plus vite que la croissance économique, et même cinq fois plus vite que les salaires. «Elles dévorent donc notre pouvoir d’achat, notamment celui de la classe moyenne», s’est-il alarmé.

Lutter contre les actes inutiles

Pourtant, le combat contre l’explosion des coûts de la santé n’est pas perdu d’avance. Rendu public l’automne dernier, le rapport d’experts mandaté par le Conseil fédéral l’a mis en exergue: dans la seule assurance de base, il est possible d’économiser 6 milliards de francs. Comment? En luttant contre les actes inutiles, notamment en fin de vie, puisque 25% des dépenses sont liés aux soins des patients durant leur dernière année de vie.

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C’est ici que le clash est survenu. Certes inquiète, la politique brasse beaucoup d’air, mais sans vraiment innover. Le PDC, qui veut introduire un frein aux dépenses, et le PS, qui préfère alléger la charge des primes sur le revenu des ménages, ont tous deux lancé une initiative populaire. Les caisses, dont les plus innovantes – comme la CSS de la CEO Philomena Colatrella – commencent seulement à se préoccuper de prévention, se battent en ce moment surtout pour imposer un financement uniforme des secteurs ambulatoire et stationnaire.

Invitée à participer à l’un des débats, Stéfanie Monod, cheffe du Service de la santé publique du canton de Vaud, s’est demandé soudain si elle se trouvait dans le bon film. «Arrêtons de considérer la fin de vie comme un problème purement médical. Il faut ouvrir un vrai débat de société sur la santé en se posant la question des priorités», s’est exclamée celle dont les 80% du budget annuel partent dans les hôpitaux. Directrice des finances des HUG, Brigitte Rorive a abondé dans son sens. Elle plaide pour un complet changement de paradigme, en travaillant d’abord sur la prévention. «Nous devons désormais axer nos efforts sur le maintien des personnes en bonne santé au lieu de se focaliser sur les prestations de soins», a-t-elle insisté. Un exemple? Revenant du Danemark, Brigitte Rorive a témoigné d’un pays de 5 millions d’habitants qui réduit le nombre de ses hôpitaux de 70 à 21 – il y en a encore 200 en Suisse – et qui réinvestit les économies ainsi réalisées dans la prévention au profit de toute la communauté.

Promouvoir les soins palliatifs précoces

En Suisse, on est encore loin d’un tel débat. Dans l’immédiat, les hôpitaux universitaires que sont les HUG et le CHUV planchent sur la question des soins palliatifs, dont on pense à tort qu’ils sont synonymes de mort imminente. Trois de leurs experts, Ralf J. Jox, Eve Rubli Truchard et Sophie Pautex, viennent ainsi de rédiger un livre blanc dans lequel ils formulent des recommandations. Ils prônent ainsi d’instaurer plus précocement des soins palliatifs gériatriques, cela dans le but d’améliorer la qualité de vie des patients âgés atteints de maladies chroniques, la satisfaction des proches, ainsi que le maintien à domicile. Ils souhaitent aussi que les patients fassent davantage recours aux directives anticipées – dans lesquelles ceux-ci formulent leurs derniers vœux – afin de limiter les soins inappropriés ou l’acharnement thérapeutique.

C’est à Joël de Rosnay, cet éternel jeune homme de 81 ans, qu’il appartenait de clore ce Forum de la santé. Avec le brio qu’on lui connaît, le biochimiste et prolifique écrivain français n’a eu aucune peine à conquérir la salle. Il prédit une «révolution épigénétique» axée sur les bons comportements: une nutrition équilibrée, de l’exercice physique à dose modérée, une gestion du stress par la méditation et le maintien d’un réseau social de la personne âgée. Ce «bien vivre» sera facilité par un tableau de bord de santé personnalisé dont tout le monde disposera sur son iPhone grâce aux progrès de l’intelligence artificielle. A ceux qui craignent que les progrès de la science ne déshumanisent la médecine, il a répondu: «Il faut moins avoir peur de l’intelligence artificielle que de la stupidité naturelle.»

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