Si, à la surprise de tous, les jeunes grévistes du climat étaient élus dimanche au gouvernement vaudois, il y a fort à parier qu’ils n’hériteraient pas du Département de l’environnement, laissé vacant par Jacqueline de Quattro. Ni aucun des deux autres candidats d’ailleurs, le «pirate» Jean-Marc Vandel et Guillaume Morand du Parti de rien. C’est un réflexe immunitaire. Pour neutraliser les idéologies marquées des candidats venus de nulle part et les empêcher de devenir la cause du gouvernement, le collège exécutif a sa méthode. «C’est la tradition helvétique. Chaque fois qu’un candidat hors système est élu, on lui fourgue la police», expose Josef Zisyadis, conseiller d’Etat vaudois du Parti ouvrier et populaire (POP) entre 1996 et 1998.

«Lorsque je suis entré au gouvernement, j’ai demandé la Santé. J’estimais que c’était ce qui concernait la plupart des gens, mais on m’a imposé la Sécurité.» L’ancien ministre de la gauche radicale dit pourtant qu’il s’en emparerait de nouveau aujourd’hui: «Face à l’effondrement climatique, la question de la police et de la sécurité va devenir essentielle en termes de réorganisation et d’aide aux plus faibles. Si un jour les grévistes du climat entrent au Château et qu’on tente de les piéger avec ce département, qu’ils s’empressent de le prendre! Tout est intéressant dans un exécutif car on peut y mettre sa patte, sa propre manière de diriger et sa philosophie de vie.»

Dépassionner la politique

Au Conseil fédéral, la répartition des départements se fait par ordre d’ancienneté. Dans un Conseil d’Etat, le rapport de force des partis prévaut. Et les élus en place, troublés de devoir accueillir dans leur collège gouvernemental un candidat hors norme, chercheraient donc à le voir devenir garant de l’ordre.

Bernard Métraux, municipal POP à Lausanne de 1995 à 2001, avait eu ses heures militantes, comme le jour où il s’était enchaîné par solidarité avec des squatteurs, pour résister à la police… qu’il a dû diriger une fois élu. Daniel Brélaz se souvient: «Il a réussi à obtenir un contrat de confiance pour l’espace autogéré près de l’hôtel de police. Il y a un avantage pour la police à être dirigée par ce genre de «marginaux» proches des milieux syndicaux. Ce sont souvent ceux qui défendent le mieux l’augmentation de leur dotation», avance-t-il.

«Il est délicat de vouloir tendre un piège à la personne que l’on veut plus ou moins ostraciser, car si elle s’en sort bien, ça la valide d’autant plus», sourit le politologue Olivier Meuwly. «La règle de base, c’est que le petit nouveau prend le siège qui reste. On donne la Sécurité au marginal, c’est une constante. Il y a derrière cela la volonté de dépassionner la politique: où est-ce que la personne atypique sera le moins nuisible? C’est un calcul que la majorité a le loisir de faire», dépeint-il.

Un siège aux piques affûtées

«En 1891 déjà, les radicaux du Conseil fédéral, ayant compris qu’il leur fallait céder un siège à l’opposition, ne l’ont pas fait de gaieté de cœur, ni gratuitement. Ils se sont empressés de se débarrasser du Département des chemins de fer, un chaos indescriptible. Le nouveau s’en était d’ailleurs remarquablement tiré, pour la petite histoire. Mais les caricatures de l’époque montraient Ruchonnet tendant un fauteuil d’où surgissent des dizaines de piques affûtées à ce Lucernois, Joseph Zemp», raconte Olivier Meuwly.

Pas politique pour deux sous, le vétérinaire de Reconvilier Benjamin Hofstetter, issu d’une liste libre, avait été élu en 1986 au gouvernement bernois pour barrer la route à Geneviève Aubry, figure de l’antiséparatisme jurassien. Il s’est vu attribuer la Sécurité. Michel von Wyss à Neuchâtel, un objecteur de conscience qui avait même fait de la prison pour cela, s’est retrouvé à la tête de la police lui aussi. Egalement chef du Département de la santé, il a mis en place plusieurs réflexions sur la réforme hospitalière. «C’est quasi systématique d’attribuer à l’élu atypique un siège aux antipodes de ses idéaux», admet Daniel Brélaz.

Qu’en pensent les candidats à l’élection complémentaire du Conseil d’Etat vaudois, prévue ce dimanche 9 février? «Toto» Morand se présente pour la troisième fois aux portes du gouvernement. «C’est déjà très dur d’être accepté par la classe politique comme candidat, alors comme élu, je n’imagine pas! Le Conseil d’Etat est bétonné par les forces PLR-socialistes, il est fermement hermétique. Les Verts sont le faire-valoir du PS, l’UDC est le faire-valoir du PLR et c’est très dur de changer. 85% du Conseil d’Etat actuel est composé par les forces qui faisaient 50% aux dernières élections fédérales.» Ce qui signifie aussi que les candidats considérés comme alternatifs sont sûrement plus représentatifs de la population qu’ils ne l’étaient naguère.